Au croisement de deux routes au bitume encore fumant, le routard allemand tourne son plan dans tous les sens. Autour de lui, ce n'est qu'un champ de ruines, de gravats et de poussière, de boue et d'ouvriers. Son guide 2007 de Pékin indiquait pourtant bien un hôtel ici même. Sauf que nous sommes en 2008, que le quartier qu'il cherche a disparu et qu'il tient son plan à l'envers. Il y a de quoi être déboussolé. Au sud de la place Tiananmen, l'antique quartier de Qianmen vient d'être rasé. Il fera bientôt place à un vaste complexe touristico-marchand en faux vieux Pékin certifié. Plusieurs nouveaux axes routiers perforent l'ancien lacis de ruelles qui formait l'un des endroits les plus vivants de la capitale. Aujourd'hui, c'est une «zone de réhabilitation». «Ils sont fous dans cette ville», conclut l'Allemand en roulant une cigarette dans les effluves de gaz d'échappement, de béton et de peinture fraîche. «Vraiment fous.»

Bienvenue à Pékin, la capitale la plus folle de ce début de siècle, ses milliers de tours et ses 16 millions d'âmes. A moins que ce ne soit 17 ou 18. Qui sait? L'an dernier, la ville a gonflé d'un demi-million d'habitants. Elle ne cesse d'enfler, de se déverser vers la périphérie, par métastases, en cités satellites bientôt avalées par le centre qui s'étend. Aux deuxième et troisième périphériques qui cernaient la ville au début des années 1990 se sont ajoutés un quatrième, puis un cinquième et un sixième pour absorber l'explosion du parc automobile. Le septième périphérique se frottera un jour aux monts Yanshan où serpente la grande muraille, 60 kilomètres au nord du centre de Pékin. La ville est désormais quadrillée d'autoroutes. Car en Chine, comme autrefois aux Etats-Unis - le modèle -, la «modernisation» se mesure à l'accès à la voiture. Alors qu'il avait fallu quarante-sept ans (1949-1996) pour atteindre le seuil du million d'automobiles, sept ans (1996-2003) ont suffi pour doubler ce chiffre. Depuis, on estime qu'un millier de véhicules supplémentaires s'élancent chaque jour sur les routes de la capitale pour nourrir l'un des smogs les plus redoutables de la planète.

Il y a peu, Pékin était encore une ville horizontale avec les Collines parfumées de l'ouest et des cheminées d'usines pour principal horizon. Aujourd'hui, la capitale chinoise connaît une formidable érection, avec ses milliers de tours, dopée par le Viagra olympique. Comme Shanghai dans les années 1990, Pékin a été prise de convulsions, d'une rage de faire table rase. L'attribution des Jeux en 2001 a marqué un formidable coup d'accélérateur. De ce gigantesque chantier, on ne perçoit encore trop souvent qu'un magma de pollution et d'embouteillages. Derrière ce voile, épais, se dessine pourtant une ville qui se veut résolument tournée vers le futur, sinon par son urbanisme, du moins par certains grands projets de prestige.

• «Lao min shang cai»

La poutrelle d'acier se balance dans les airs, treuillée par une grue installée au sommet de la construction la plus improbable qui soit, 234 mètres au-dessus du sol. Ce qui ressemble de loin à un jeu de mécano pour géants commence par deux tours obliques qui, d'un coup, se brisent pour se rejoindre dans une équerre en suspension au-dessus du vide. Dessiné par l'architecte hollandais Rem Kolas, le nouveau siège de la télévision centrale chinoise (CCTV) est sublime et effrayant. Le principal relais de la propagande du parti unique écrase de sa silhouette le cœur de ce nouveau «Manhattan» où se concentrent les hôtels 5 étoiles et les plus hauts gratte-ciel. Le bâtiment n'est surpassé que par le Pentagone en surface de bureaux. Par la puissance qui s'en dégage, il promet d'être l'un des objets architecturaux les plus admirés, à l'image des grandes pyramides d'Egypte. C'est du moins l'espoir des autorités.

«Lao min shang cai», commente nullement impressionné Zhou Yintao, vendeur de journaux de son état dont le minuscule kiosk de tôle est séparé du mastodonte par une autoroute. «Faire travailler le peuple et dilapider les finances.» Voilà deux ans qu'il l'observe, ce chantier. Philosophe, il complète sa pensée par cet autre dicton: «Le pouvoir se livre à toutes les excentricités.» Les Pékinois dénoncent volontiers ce gaspillage destiné à en mettre plein la vue. Question de point de vue, justement. Et de statut. Les élites chinoises adorent. De même que les expatriés. Là est l'essentiel pour une ville qui veut briller à la face du monde.

• Les «starchitects»

Dix mille tiges d'acier forment le squelette de la tour CCTV. On peut y ajouter les 44 000 tonnes d'acier nécessaires à la construction du «Nid d'oiseau», le surnom du stade olympique, l'autre symbole du renouveau de Pékin, imaginé, celui-là, par le bureau d'architectes bâlois Herzog et de Meuron. A eux deux, ces bâtiments suffiraient à expliquer l'explosion des cours mondiaux de l'acier. Comme la tour Eiffel, érigée à l'apogée de la puissance impérialiste française, le «Nid d'oiseau» et la tour TV incarnent, par leur avidité de métaux, la foi industrielle d'une nation partie à la conquête des ressources naturelles de la planète.

Pour dessiner son nouveau visage, Pékin s'est assuré le concours des plus grands noms de l'architecture internationale. Parmi les réalisations les plus spectaculaires, il y a le nouvel aéroport de Pékin (le plus grand du monde cela va de soi), en forme de dragon aux couleurs impériales, jaune et rouge, une réalisation du Britannique Norman Foster. Non loin de la place Tiananmen, le Théâtre national, surnommé l'«Œuf de canard», gigantesque dôme de titane, est l'œuvre du Français Paul Andreu. La piscine olympique, un cube formé de bulles translucides, est le fruit d'un bureau d'architectes australiens. On les appelle les «starchitects» de Pékin. Un phénomène qui irrite les bâtisseurs locaux. Mais l'effet est assuré. La capitale chinoise se gagne une réputation de ville ouverte, avant-gardiste, prête à tous les risques, se rêvant en New York de ce siècle nouveau.

Du rêve à la réalité, il y a toutefois encore un long chemin à parcourir.

• L'énergie de Pékin

Attablé dans un café attenant à la Tour du tambour, Zhu Ronghui réfléchit. La question était pourtant simple: que conseille-t-il de visiter à ses amis de passage à Pékin? On a envie de lui souffler la réponse: les charmes du vieux Pékin, où l'on se trouve justement, les magnifiques parcs impériaux, la Cité interdite, tel temple ou encore le quartier bohème de Dashanzi, nouvelle Mecque des arts contemporains. Il aurait aussi pu vanter l'extraordinaire diversité culinaire de la capitale, tel restaurant, tel bar branché. Ou encore ces nouveaux plaisirs pékinois, salons de massages, lieux de détente, Spas. Et ces fameuses tours! N'est-ce pas extraordinaire?

Rien de tout cela ne vient à la bouche de l'homme d'affaires. «L'énergie! Cette ville est très énergique. Elle change sans cesse. Les gens ont des rêves, travaillent dur. Voilà ce que j'aime dans cette ville.» De retour d'un séjour d'étude aux Etats-Unis, Zhu Ronghui a créé une start-up dans les technologies de l'information en l'an 2000. Il emploie aujourd'hui 2000 ingénieurs. De Pékin, il peut encore dire que c'est une ville paisible, avec un faible taux de criminalité et des infrastructures qui s'améliorent avec le développement du métro.

«C'est de mieux en mieux. Mais cela ne va pas dans la bonne direction», précise d'un jet l'ingénieur en aérodynamique sans craindre la contradiction. Car dans le même temps, Zhu Ronghui déplore cette multiplication de tours pour singer New York - «c'est dépassé, l'avenir c'est la mobilité» -, dénonce ces stades pour la galerie et, ultime aveu, précise qu'il ne se rend jamais au centre de la capitale de peur d'être prisonnier des bouchons. Reste que pour les affaires, Pékin est, avec Los Angeles, sa ville d'élection. Il finit tout de même par répondre à la question. Ou presque: «En fait les villes européennes sont beaucoup plus belles. Mais elles ne sont pas faites pour les affaires. Pour ma retraite, j'achèterai une maison en Europe du Nord. Pour avoir la paix.»

• Pékin la tolérante

Energique. Telle est sans doute la meilleure définition de Pékin. Qui vaut également pour la Chine. Une énergie créatrice et destructrice, positive et négative. Difficile de trancher. Mais tout bouge. Du moins en surface. Li Xuebing, femme dynamique qui dirige le club Yan, l'un des temples de la nuit de Pékin situé dans le quartier des galeries de Dashanzi, devait répondre à la même question. Arrivé sur place, tout est en chantier, les rues du quartier sont défoncées pour un nouveau lifting en vue des JO. Le club est sens dessus dessous et la patronne bloquée dans une réunion de travail. Le lendemain, elle s'envole pour New York. Un trop-plein d'énergie. Ce sera pour une autre fois.

Yu Hua, l'écrivain à la mode du moment, est plus disponible. Il patiente dans le bar de l'Hôtel de l'Amitié, l'un des rares lieux à héberger les étrangers aux temps du maoïsme triomphant. Il habite dans une tour, quelques blocs plus loin. A la lisière de la campagne, il y a vingt ans, le quartier s'est transformé en enfer, mélange de gratte-ciel, d'autoroutes et d'échangeurs routiers. «Pékin est une ville effrayante. Elle grandit beaucoup trop vite. C'est le propre de toutes les villes asiatiques.» Son endroit préféré de Pékin? «Le lac de l'ouest. A Hangzhou.» Hangzhou est sa ville natale, dans l'est de la Chine, où il se promet de bientôt retourner.

L'auteur de Brothers reconnaît une qualité essentielle à Pékin: «C'est la ville la plus ouverte de Chine, la plus accueillante, la plus tolérante. Des gens de tout le pays s'y précipitent. Tous y trouvent leur place». Pékin, mieux que Shanghai, sait capter les énergies, sans discrimination. «C'est comme New York.» Yu Hua a encore cette étrange remarque sur sa ville d'adoption: «Les canalisations. C'est un des grands problèmes de Pékin. Dès qu'il pleut, elles s'engorgent et les routes sont inondées.» A la réflexion, c'est aussi la plus pertinente. Car si les nouvelles tours scintillantes de Pékin invitent le visiteur à s'y égarer le nez pointé vers le ciel, elles nous distraient encore plus sûrement de la réalité moins reluisante - des «égouts» - d'une ville en pleine mutation.

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