Exergue

Famille Le Pen: trop de blonds sur la photo

L’esprit de famille a rendu l’homme carnivore. Francis Picabia

Comment sort-on de 25 ans de proximité professionnelle avec le clan Le Pen quand on est juif, franc-maçon et socialiste? Comment éviter à la fois la complaisance du courtisan et l’agressivité de posture du procureur? Serge Moati l’a raconté dans un livre récent, Le Pen, vous et moi, qui lui a valu l’arrogant diagnostic médiatique suivant: Moati est atteint du syndrome de Stockholm, ce phénomène qui décrit l’attachement des otages à leurs geôliers.

Je n’ai pas lu le livre, mais j’ai vu mardi soir sur France 2 le film que le journaliste-réalisateur a tiré de son infiltration. Adieu Le Pen montre, souvent par des images volées, le passage de témoin entre le père et la fille, la fin d’un règne et la naissance d’un autre, plus policé, mieux organisé et surtout désireux de gouverner.

Ce qui apparaît immédiatement, c’est le côté show-business de la dynastie. Le père en impresario conseille sa fille sur le choix des micros, lui transmet ses trucs de scène, s’interroge sur le confort des loges et lui recommande, perfide, des cours d’orthophonie parce qu’elle manque de souffle à la fin de ses phrases.

Lui, on le voit chanter, danser, roucouler, cabotiner. Moati filme Jean-Marie Le Pen comme un vieux chanteur de charme qui ne peut pas quitter les projecteurs, et dont il rappelle en fond sonore les grands tubes: «Durafour crématoire», «Une nouvelle fournée avec Bruel», «Détail de l’histoire», autant de phrases qui ont écrit sa légende dans le paysage politique français. De Le Pen, il ne reste qu’une vague ritournelle nauséeuse, semble dire Moati. Cela le rend-il inoffensif pour autant? L’homme a beau réciter face caméra un poème de Musset, J’ai perdu ma force…, Moati n’est pas dupe. Par un effet de montage assez rosse, il rappelle la fonction poétique dans la culture des Le Pen. On y voit Jean-Marie, des années auparavant, déclarer en conférence de presse: «Parce qu’il faut toujours mettre de la poésie en tout, voici un poème de Brasillach…» La poésie n’est que rouerie chez Jean-Marie.

S’il y a du Knie chez Le Pen, il y a aussi du Shakespeare. On s’aime, on se répudie, on se trahit, on s’entre-tue dans cette dynastie. La première femme, Pierrette, pionnière de la peopolisation politique, a quitté son borgne de mari en posant pour Play-Boy, tandis que le père a coupé tous les ponts avec l’aînée de ses filles, Marie-Caroline, qui a choisi le camp du félon, Bruno Mégret.

Et s’il a accompagné pour ne pas se faire oublier l’ascension de sa cadette, c’est à sa petite-fille Marion qu’il accorde toute sa bienveillance. Marine, il s’en méfie. Parce qu’elle est devenue sa rivale, qu’elle ne veut plus payer pour ses «fautes politiques» et qu’elle tend à le museler. «Il paraît qu’elle doit tuer le père», dit le patriarche, qui ajoute dans un rire sardonique qu’il «saura tuer Brutus avant d’être tué par lui»! La politique est plus forte que les liens familiaux chez les Le Pen.

Du coup, c’est tout le discours sur le droit du sang, vanté par le FN comme ciment de la nation, protection contre les invasions barbares, garantie d’une culture homogène, qui en prend un sacré coup. A trop mettre de blonds sur la photo, quelque chose finit par péter. Moati n’est ni analyste, ni procureur, mais c’est un grand malin.

Il ajoute qu’il saura tuer Brutus avant d’être tué par lui. La politique est plus forte que les liens du sang chez les Le Pen

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