Cet été, «Le Temps» a confié ses espaces dévolus aux opinions à six personnalités, chacune sur un thème et une semaine. Notre journaliste Serge Michel anime cette quatrième semaine, consacrée à l'Afrique. Retrouvez toutes les contributions.

Bientôt la rentrée littéraire française. De la Suisse à l’Afrique, de la Belgique au Canada, tous les regards culturels francophones seront tournés vers Paris. C’est de là, dans quelques cafés de la capitale française, qu’on découvrira les nouvelles tendances de ce qu’on appelle la littérature africaine.

Quelle est l’influence de cette politique du livre français sur les imaginaires tant des écrivains que des lecteurs africains? Même inconsciemment, toute œuvre littéraire porte un message, une grille de lecture du monde.

Assimilation des imaginaires créatifs africains

Depuis quelques années, un intérêt grandissant est porté aux textes produits par des auteurs aux origines africaines. De nombreuses initiatives françaises, par exemple le récent Prix Voix d’Afrique porté conjointement par JC Lattès et RFI, visent à faire émerger les jeunes auteurs africains francophones et mettre en lumière, par là même, des nouvelles voix littéraires du continent. De quelles voix parle-t-on? De quels imaginaires sont-elles le fruit? A qui s’adressent-elles?

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Dans un article publié en 2016 dans La Revue des médias, Raphaël Thierry, agent littéraire spécialiste de l’économie du livre africain, souligne que «l’édition française exporte chaque année pour 40 millions d’euros d’ouvrages en Afrique». Il ajoute que «la France importe seulement 1,47 million d’euros d’ouvrages venant d’Afrique. Cela représente 2 livres africains importés en France contre 98 livres français exportés en Afrique francophone.» A ce jour, la situation ne s’est guère améliorée malgré quelques petites nuances émancipatrices ici et là, notamment en Côte d’Ivoire.

Les éditions françaises ont, pour l’essentiel, un public cible français; c’est logique. Cela dit, les nouvelles plumes à débusquer en Afrique devront, comme les précédentes d’ailleurs, s’adapter aux attentes du marché français. Cette sélection par l’assimilation des imaginaires créatifs africains francophones à ceux des Français, relève d’une vieille forme de colonisation de la pensée. Cela l’est davantage lorsqu’on sait qu’elle se fonde sur des critères définis par une oligarchie parisienne souvent peu connectée, voire désintéressée des réalités et de l’actualité du continent. Ce qu’on veut, c’est vendre.

A ce propos, le livre de Claire Ducournau La Fabrique des classiques africains est très édifiant. A sa lecture, on comprend comment et pourquoi la plupart des classiques africains de langue française ne sont rien d’autre que des classiques français écrits par des Africains. Ils appartiennent au patrimoine français qui en détient le plus souvent, tous les droits.

Où sont les fonds privés africains?

Dans son essai Afrotopia (Philippe Rey, 2016), l’économiste et philosophe sénégalais Felwine Sarr appelle à une décolonisation de la pensée africaine. Mais comment libérer la production des imaginaires africains si celle-ci est cadrée et définie par l’ex-puissance coloniale dont on souhaite s’émanciper? Les Ateliers de la pensée de Dakar portés par Felwine Sarr et Achille Mbembe ont essuyé le reproche indélébile d’avoir été financés par les fonds français et surtout de s’être tenus dans les espaces culturels français en Afrique. Un autogoal pour le moins humiliant.

La politique du livre n’est pas une priorité pour bien des dirigeants africains davantage préoccupés par leur trône. Acté. Où sont donc passés les fonds privés africains? Le livre, au contraire des arts plastiques africains en plein boom, ne permet-il pas de bons placements ou mieux, de laver des deniers aux origines douteuses?

La décolonisation (de la pensée) est le processus par lequel un peuple s’émancipe, s’affranchit de ses dépendances, retrouve son autonomie, sa propre grille de lecture. C’est là que s’effectue la reprise en main de son destin, du récit de son histoire. Car l’universel n’est pas de crouler sur les imaginaires importés au point de s’y noyer, s’y effacer. L’universel c’est l’intime, c’est le langage propre à chaque peuple.


*Par Max Lobe, écrivain à Genève. Dernier ouvrage paru: La Promesse de Sa Phall’Excellence (Zoé, 2021)

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