Le voyage sur Mars peut avoir des conséquences imprévisibles sur le genre humain, au vu du rôle joué par l’espace dans l’évolution des sociétés, d’une part, mais aussi dans l’évolution de l’ensemble des créatures vivantes. A l’échelle de ces dernières, une «spéciation allopatrique» se produit lorsqu’une espèce biologique se divise en deux populations, que ce soit à la suite de l’émergence d’une frontière naturelle (rivière, montagne), ou après une migration. Au cours des générations, ces populations évoluent séparément, modifiant leurs génotypes, jusqu’à ce qu’elles deviennent enfin deux espèces distinctes.

Des expériences de laboratoire menées dans les années 1980 ont montré que ce processus peut s’accomplir en quelques mois chez les mouches drosophiles, lorsque deux groupes d’une même espèce sont enfermés dans des environnements distincts par le type de nourriture disponible, par l’humidité, ou par la température. Au bout d’une centaine de générations, les spécimens à nouveau mélangés ne se reproduisent plus entre eux, car leurs spermatozoïdes et leurs ovules ne sont plus génétiquement compatibles. Pour les écureuils séparés par la dérive des continents ou d’autres phénomènes géographiques, il faut des centaines de milliers d’années avant qu’une telle chose ne se produise, c’est-à-dire avant que l’accouplement de spécimens des deux groupes ne donne plus naissance à une descendance viable. Mais qu’en est-il de l’espèce humaine?

Aussitôt que nous aurons colonisé Mars, nous le saurons peut-être.

Novembre 2011 est le mois de la planète rouge: l’équipage de Mars 500 vient d’émerger aujour­d’hui de ses dix-sept mois de voyage simulé à l’intérieur d’un modèle de véhicule spatial «stationné» au nord-ouest de Moscou. Sachant qu’un aller simple prend un peu moins de la moitié de ce temps, l’expérience permet d’imaginer un aller-retour avec quelques jours sur place. Deux sondes inhabitées (Phobos-Grunt et Curiosity) seront lancées pour de vrai un peu plus tard ce mois. Ces événements nous rappellent qu’un voyage sur Mars constitue une possibilité réelle; que sa colonisation est un horizon pensable de l’action humaine.

Toutefois, si les humains colonisent Mars, et qu’ils survivent, ils seront perdus pour la plupart d’entre nous. Une meilleure accessibilité économique des moyens de transport permet aujourd’hui à des migrants du monde entier de maintenir leurs réseaux familiaux à travers les continents, mais Mars ne s’approche jamais de la Terre à moins de 56 millions de kilomètres, et pas plus d’une fois tous les deux ans. Les deux planètes orbitent à des vitesses différentes et peuvent s’éloigner huit fois plus. Autant dire qu’il sera difficile d’y visiter nos proches le temps d’un week-end. Nous vivrons chacun de notre côté, développant d’autres stratégies de survie, d’autres structures de pouvoir, d’autres pathologies.

Dans deux ou trois cents ans, il sera dangereux de visiter ces humains, car notre système immunitaire ne sera plus à même de faire face aux mutations spécifiques des virus qui se produiront dans les colonies martiennes. Nous finirons par vivre séparément, mourir séparément, pendant des millénaires, jusqu’à nous transformer un jour en deux espèces distinctes.

Que va-t-il se passer ensuite? Les «Martiens» communiqueront-ils avec nous? Nous asserviront-ils? Nous extermineront-ils de la même manière que l’Homo sapiens sapiens avait peut-être exterminé l’Homo sapiens neanderthalensis? Ou sera-t-il moral, pour eux, de faire de l’élevage de Terriens, et de se nourrir de notre chair, comme il est moralement acceptable pour nous de manger celle d’autres espèces animales? S’éloigneront-ils de nous à un point tel que nous deviendrons pour eux ce que les porcs, les chiens et les chevaux sont pour nous? Trouveront-ils alors pervers de s’accoupler avec des Terriens, et donneront-ils le nom d’«androphilie» à une telle pratique en crachant et en se grattant l’aisselle en signe de mépris? L’humanité n’aura-t-elle dépassé le racisme que pour devenir tout entière victime du «spécisme» évoqué par nos penseurs de l’écologie profonde? Ou fonderons-nous plutôt, comme le proposent ces derniers, une communauté universelle d’êtres sensibles? Il se peut que la différence entre nos deux espèces devienne si grande que nous en perdrons tout intérêt mutuel. Comment ferons-nous face à l’altérité radicale de ceux qui auront jadis été exactement comme nous?

Telles sont les grandes questions sociales de Mars. La planète nommée d’après le dieu de la guerre pourrait un jour égaler son nom, mais elle peut aussi nous conduire à réapprécier l’ensemble de nos valeurs. La simple idée de Mars pourra peut-être nous y amener.

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