il était une fois

Les perdants, et ce qu’ils apportent à la démocratie

Avant le discours de la victoire, à l’issue du scrutin présidentiel aux Etats-Unis, il y a le discours de la défaite, le «concession speech» par lequel le perdant reconnaît officiellement son échec. Un rituel commun aux démocraties mais qui prend en Amérique une importance particulière

Il était une fois

Avant que ne soit connu le résultat de Floride, Mitt Romney a reconnu son échec. Le concession speech joue un grand rôle aux Etats-Unis. Il sert à pacifier les perdants, à leur imposer le respect des vainqueurs et, à ceux-ci, le respect des vaincus. Quand la lutte a été aussi brutale, quand tant de milliards ont été dépensés, la défaite, si elle n’était entourée des formes symboliques les plus strictes, pourrait déchaîner des passions dangereuses. Le concession speech est le clou de la féerie électorale. Il indique le style d’un homme devant les institutions. En 1960, Richard Nixon n’avait admis son échec face à John Kennedy que par un bref communiqué, lu par un porte-parole. «Il s’en va comme il est venu, no class!» avait commenté Kennedy. Nixon était mauvais perdant. Vaincu comme gouverneur de Californie en 1962, il avait agressé les journalistes: je vais vous manquer, vous ne m’aurez plus comme tête de Turc. No class.

Mitt Romney s’est montré élégant. Il a félicité Barack Obama, puis: «C’est une période de grands défis pour l’Amérique, et je prie pour que le président réussisse à conduire notre nation.» La bataille finie, il s’est magiquement mué en citoyen impartial: «On ne peut pas prendre le risque de se chamailler sur des postures partisanes. Nos dirigeants doivent se tendre la main et faire ce que les gens attendent… Nous, citoyens… attendons des démocrates et des républicains, à tous les échelons du gouvernement, qu’ils mettent le peuple avant la politique… J’aurais voulu pouvoir conduire le pays dans une autre direction. Mais il a choisi un autre dirigeant. Ann et moi nous joignons à vous pour prier pour lui et pour cette grande nation.»

Un autre Mitt Romney, bipartisan, le temps d’un soir.

Le message contenu dans le concession speech porte rarement à conséquence, car le fardeau de l’échec écrase la personne du perdant. Le monde politique américain se souvient avec émotion du discours de John McCain, en 2008. Il y admirait «l’habileté et la persévérance» de Barack Obama, capable d’«inspirer de l’espoir à des millions d’Américains qui pensaient ne pas avoir d’influence dans l’élection d’un président». Il y reconnaissait la signification historique du résultat pour les Afro-Américains: «Le souvenir des anciennes injustices qui ont terni la réputation de notre nation et privé certains Américains de leur entière citoyenneté a encore le pouvoir de faire mal.» En prenant humblement sur lui toute la responsabilité de l’échec – «the failure is mine, not yours» – John McCain appelait les siens à «trouver les compromis nécessaires et à surmonter les différences» partisanes.

Les républicains ont fait tout le contraire, quatre ans durant, haïssant le président et sabotant tous les compromis.

Réélu au Sénat en 2010, McCain a perdu la cote dans son parti. Comme, chez les démocrates, Michael Dukakis, vaincu par George Bush (père) en 1988. Candidats à la Maison-Blanche, ils étaient les sauveurs de la nation. Défaits, ils sont passés aux oubliettes. La télévision, toujours en quête de stars, n’est pas pour rien dans ce discrédit.

Cela n’a pas toujours été le cas. Dans un livre sur les perdants, Almost President , le journaliste Scott Farris réhabilite les vaincus de la démocratie américaine. Thomas Dewey, par exemple: battu par Truman en 1948 après avoir été tenu pour vainqueur jusqu’à l’aube du lendemain, il a employé ses efforts à changer le Parti républicain. Pour Farris, Dewey est le modèle d’un vaincu qui garde toute son influence politique après la défaite. Mentor d’Eisenhower et de Nixon, il a transformé le credo anti-New Deal qui avait fait échouer le Parti républicain en une version conservatrice de l’Etat providence, reconnu comme nécessité permanente. Sa politique a duré bon an mal an jusqu’à Ronald Reagan.

William Jennings Bryan s’est battu trois fois pour la présidence, en 1896, 1900 et 1908. Perdant professionnel, il n’en a pas moins servi de moteur pendant trente ans pour l’introduction de l’impôt progressif sur le revenu, du suffrage féminin, de l’élection directe des sénateurs et de la prohibition.

En 2000, Al Gore a perdu contre George W. Bush, du moins ainsi en a décidé la Cour suprême en accordant à Bush les 357 bulletins douteux de la Floride et en versant ainsi les 29 grands électeurs de cet Etat dans le camp républicain. Le candidat n’était pas pressé de reconnaître sa défaite. Il attendait d’en être sûr. Finalement il s’est soumis. Non pas au verdict des urnes mais au verdict de la Cour suprême: «Qu’il n’y ait aucun doute: je suis fortement opposé à cette décision, mais je l’accepte… Pour notre unité en tant que peuple, et pour la force de notre démocratie.»

Gore a cité Stephen Douglas, battu par Lincoln en 1860: «Les sentiments partisans doivent s’incliner devant le patriotisme. Je suis avec vous, Monsieur le Président, et que Dieu vous garde.» Dans le même esprit, Gore a dit au président Bush: «Ce qui reste de rancœur partisane doit être désormais écarté.» Après cela, il est devenu le promoteur vedette de l’écologie aux Etats-Unis, et lauréat du Prix Nobel en 2007. Il laissera son nom comme celui qui aura le plus contribué à mettre l’environnement dans l’agenda de la Maison-Blanche.

«Il se peut, note l’historien allemand Reinhart Koselleck, que l’histoire soit faite par les vainqueurs, mais, à long terme, les gains historiques de connaissance proviennent des vaincus.»

Tout est en effet arrivé autrement qu’ils l’avaient espéré. Cette expérience peut les conduire à rechercher les causes à long et à moyen terme de leur mauvaise surprise. Et à en tirer des leçons utiles à la postérité.

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