Dans la tête de Milo Moiré

«Ma performance est-elle de l’art, Marina?»

L’artiste contemporaine qui s’est affichée nue devant Art Basel s’adresse à la célèbre Marina Abramovic, pionnière en matière de performances artistiques

Dans la tête de Milo Moiré

«Ma performance est-elle de l’art, Marina?»

C’était pas mal de faire la queue pour Art Basel nue, totalement nue, avec juste ces inscriptions sur mon corps remplaçant les vêtements que nous sommes censés porter. Afficher «bra» sur mes seins au lieu du soutien-gorge en question, c’était une belle idée, non? Evidemment, si j’étais moche, il faudrait que je trouve autre chose pour «sortir les gens de leurs automatismes, les forcer à interagir avec leur environnement au lieu de s’enfermer dans leurs cécités quotidiennes engendrées par la routine de leurs existences».

Elle est bien aussi ma phrase, non? Dans les écoles d’art, on nous apprend à avoir un discours autour de ce que l’on fait, à conceptualiser au maximum notre démarche pour la rendre œuvre. Et faire raquer de riches snobs et intellos. Mon discours ne vaut pas les tiens, Marina Abramovic, bien sûr, mais je commence à faire parler de moi. Marina, ma déesse, mon inspiratrice, toi tu te fais vieille, tu as un gros pif et j’aimerais bien te succéder.

As-tu trouvé que ma performance était de l’art? Tu dis que l’artiste a un besoin urgent de créer, que cette nécessité le définit. Je n’en suis pas encore là… A ton avis, c’est ce qui m’empêche d’accéder véritablement à ce statut? Ou est-ce mon discours? mon concept? mes seins? Bien sûr que non, ils sont à tomber, mes seins. Et mes fesses, tu les aimes, mes fesses? Et mes jambes, tu les aimes?

Et si lors de la prochaine foire d’art contemporain je restais nue et couchée, la bande-son du Mépris de Godard en arrière-fond?… L’urgence ne serait pas là non plus. Y avait-il nécessité absolue pour celle qui a écarté ses jambes et ses lèvres devant L’Origine du monde de Courbet? Au moins au point de laisser foisonner ses poils pubiens. Quel courage. Quelle horreur.

Ô Marina, sublime Marina, je sais bien que derrière tes urgences, il y a infiniment plus que le discours. Il y a ton charisme, la somptueuse énergie que tu dégages, il y a l’absence de peur face aux risques à prendre, de vrais risques, des paris fous, comme celui de t’exposer durant six heures face à un public qui pouvait faire de toi ce qu’il voulait.

Certains t’ont caressée avec des plumes, d’autres t’ont tété un sein, d’autres encore ont déchiré tes habits, ont entaillé ta peau avec un couteau, te laissant en sang et en larmes quitter le lieu de ta performance. Tu nous as révélé le genre humain alors que je me balade à poil.

J’ai pondu aussi, tu as su? Je me suis enfilé des œufs remplis de colorants naturels et je les ai accouchés sur une toile, à la foire de Cologne. «C’était une expérience intuitive dans laquelle j’ai pu développer une profonde intensité en utilisant la source originale de la féminité, mon vagin.»

Et ce discours-ci, tu l’aimes? Bien sûr je pourrais faire des enfants, mais ça vend moins bien. Ou du mannequinat, mais on est si nombreuses à être belles. Pardon Marina, tu disais que la célébrité et l’argent ne sont que des effets secondaires de l’art. Mais enfin, tu as vu mon corps!?

«J’ai pu développer une profonde intensité en utilisant la source originale de la féminité, mon vagin»

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