Ne pas regarder le réveil. Rester dans les rais de la nuit. Ne pas se lever. Ne pas céder à la tentation de la rumination. Retourner à sa torpeur. Endormir ses peurs. Lorsqu’on traverse une période de crise, le sommeil est un allié. Le perdre, c’est perdre sa lucidité. C’est devenir zombie de sa propre vie. Machine à ressasser. Disque rayé, rayé, rayé…

Ne pas répondre à la provocation. Ne pas prendre contre soi le geste d’humeur de ce conducteur. Ou l’inattention chronique des piétons smartphonisés. Ou encore la dimension pharaonique des SUV et autres tanks de la chaussée. Ne pas céder à la tentation de l’invective. Respirer, sourire, pédaler. Lorsqu’on traverse une période de crise, le flegme est un pilier. Le perdre, c’est devenir esclave de ses irritations. On a envie de gifler? On pense à un sous-bois ajouré, à des horizons ailés, à un ciel dégagé.

Ne pas se venger sur les barres chocolatées, les cornets fraise et les chips au paprika. Sur le vin non plus, sauf que ça, c’est autorisé. Ne pas commencer à engloutir n’importe quoi. Et puis plus rien, parce que «c’est sûr, ça ne passera pas». Se réjouir d’un bon plat. Apprécier le croustillant ou le velouté d’un repas. Lorsqu’on traverse une période de crise, la nourriture est une mère, un foyer. Elle empêche les impasses de la pensée. Perdre l’appétit, c’est perdre sa sérénité.

Ne pas refuser un torse sur lequel poser sa tête saturée. Savourer un week-end à deux. Une balade dans la douceur d’une fin de journée. Un baiser dans le cou. Une main qui masse le dos, la nuque, etc. Accepter d’être un petit paquet ingrat qu’on pourrait oublier là, mais qu’un bon génie emmène chez soi. Lorsqu’on traverse une période de crise, la douceur d’un coeur et le soutien des amis et de la famille sont des aubaines à vénérer. Les perdre, c’est perdre la foi.

«Le Temps» a licencié massivement. On l’a su, on le sait, on le saura. Mais il en va de ces événements, comme des séismes. On n’est pas secoués qu’une fois. Il y a des répliques, des rechutes, de nouveaux désarrois. Le groupe fait l’homme et, plus particulièrement, le journaliste. Dans ce métier, on est beaucoup qui on côtoie, celui et celle avec lequel, laquelle on échange, on rit, on se dispute parfois. On est vraiment tout cela. Ces temps, au «Temps», on continue à avancer, mus par cette colossale passion d’informer, mais on est un peu moins intensément. On sent, en nous, comme un soupir, un frein, un effarement.


Nos précédentes chroniques

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.