Lever l’interdiction du diagnostic préimplantatoire

Certains considèrent que l’embryon marque le début de la vie et qu’il est sacré, quel que soit le nombre de cellules qui le composent. Dès lors, ces personnes refusent l’avortement, qu’il soit effectué sur un embryon ou un fœtus. De même, elles s’opposent au diagnostic effectué sur un embryon en laboratoire avant implantation dans l’utérus (diagnostic préimplantatoire ou DPI). Le plus souvent, leur opposition est totale, peu importe le motif médical qui sous-tend le DPI. Leur position est cohérente: la vie est absolument sacrée.

Pour ceux qui n’ont pas ces convictions, il paraît difficile de s’opposer au DPI. Pourtant plusieurs groupes, notamment ceux représentant les intérêts de personnes handicapées, se sont récemment élevés contre le vote du parlement fin 2014 révisant la loi sur la procréation médicalement assistée; il est prévu de lever l’actuelle interdiction totale du DPI et d’autoriser celui-ci notamment pour ­dépister des trisomies. Leurs critiques se heurtent pourtant aux arguments suivants. 1. Aujourd’hui en Suisse, la totalité des femmes enceintes se voient proposer un dépistage du premier trimestre de grossesse (le dépistage prénatal) dont le but primaire est de déceler les trisomies, puis de proposer le cas échéant l’avortement. La plupart des femmes acceptent d’effectuer ce dépistage. Parmi les 150 à 250 femmes qui, chaque année, sont ainsi informées qu’elles portent un enfant trisomique, la majorité choisit d’avorter; une minorité refuse le dépistage et/ou choisit de garder l’enfant.

En quoi le futur DPI diffère-t-il de cet actuel dépistage prénatal? S’il y a différence, elle est en faveur de la femme et du fœtus: premièrement, avec le DPI, la femme n’a pas à subir un avortement; deuxièmement, elle n’a pas à souffrir d’avoir porté pendant trois à quatre mois un fœtus qu’elle espérait sain et auquel elle «doit» renoncer; troisièmement, l’embryon détruit suite à un DPI comporte une dizaine de cellules contre des milliards pour un fœtus avorté vers la quinzième semaine.

Autrement dit, ceux qui voudraient interdire le DPI aux ­couples qui recourent à la fécondation in vitro (FIV) sont aujour­d’hui forcés d’admettre que ce même couple pourra toujours, 15 semaines plus tard, avorter le fœtus. On ne voit guère de motifs pour contraindre la femme et le couple à ces souffrances. 2. Certains s’opposent au DPI car il amène le couple et leur médecin à trier les «bons» des «mauvais» embryons. Autrement dit, on «sélectionne».

Ces opposants oublient que la société a depuis longtemps choisi de donner son feu vert à une sélection des fœtus pour des motifs de santé. En effet, l’avortement est permis, y compris après le premier trimestre de grossesse, lorsque le fœtus est atteint dans sa santé. Ainsi, en Suisse, une femme peut avorter son fœtus trisomique au moins jusqu’à la 23e semaine de grossesse. En d’autres termes, la société et la loi admettent qu’une femme puisse refuser la naissance d’un fœtus qui naîtra sérieusement atteint dans sa santé. 3. Ceux qui veulent maintenir l’interdiction du DPI en cas de trisomie invoquent le regard que la société porte sur les personnes handicapées, en particulier trisomiques. Ils disent craindre que la société ne se montre intolérante vis-à-vis des personnes «différentes» parce qu’elles seront de moins en moins nombreuses et/ou parce que leurs parents auraient pu «éviter» leur naissance.

Cette crainte est infondée ne serait-ce qu’au vu des chiffres. Aujourd’hui, chaque année on estime que viennent au monde entre 50 et 90 enfants trisomiques, la plupart parce que les parents ont accepté leur naissance, et sans doute une dizaine en raison d’une erreur du dépistage du premier trimestre. Or, parmi ces derniers, le nombre de parents ayant recouru à une FIV est forcément minuscule, puisque la FIV est à l’origine de moins de 2% des naissances. Donc permettre le DPI en cas de trisomie éviterait au grand maximum la naissance d’un enfant trisomique supplémentaire par an. On ne conçoit pas que le regard sur les personnes handicapées change parce que la naissance d’un unique enfant aura été ainsi «mieux» empêchée. 4. Les adversaires du DPI aiment invoquer l’argument de la pente glissante. Si l’on permet de ne pas implanter des embryons trisomiques, qu’est-ce qui empêcherait par la suite d’écarter des embryons qui ne satisfont pas en tout point aux attentes de leurs parents («oh non, pas une fille!»)?

L’argument passe sous silence le fait que la trisomie, même la trisomie 21, reste une maladie grave. Elle ne touche pas seulement le développement mental, mais s’accompagne de divers troubles physiques (risque nettement accru de troubles cardiaques, visuels, auditifs, infectieux, épileptiques, respiratoires, leucémiques et d’Alzheimer, sans être exhaustif). Même si l’enfant est soigné et entouré correctement, ses chances de mener à l’âge adulte une vie entièrement indépendante sont faibles. Les parents qui choisissent d’avorter un enfant trisomique ne le font donc pas pour un motif futile, mais bien parce que ce trouble a des conséquences lourdes tant pour l’enfant que pour la cellule familiale. En toute hypothèse, la loi révisée, si elle entre en vigueur, ne permettra pas le DPI pour des motifs discrétionnaires ou frivoles, mais exigera au contraire une maladie génétique grave ou un trouble entravant la capacité de développement du bébé in utero. 5. Un cinquième argument élevé contre le DPI (pour trisomie) est qu’il n’est pas choisi librement par les couples (ou les mères). Il y aurait une forte pression sociale en faveur de la suppression des fœtus trisomiques, qui ira en s’amplifiant si les couples recourant à la FIV obtiennent l’option d’écarter les embryons trisomiques.

L’argument ne convainc pas. Le choix de mettre au monde ou non un enfant trisomique est incontestablement difficile. Certes, les couples ne sont pas forcément bien informés. Cependant, les facteurs à prendre en compte ne sont pas si nombreux qu’ils empêchent tout choix éclairé. Le couple doit notamment être orienté sur l’état de santé physique et mental de l’enfant à naître, puis de l’adulte qu’il deviendra; il doit être renseigné sur les services étatiques et privés qui peuvent fournir une assistance; il doit connaître les coûts qui seront pris en charge par les assurances et ceux qu’il devra assumer; enfin, il doit réfléchir sur la manière de s’organiser, étant entendu que le temps et l’attention que le couple devra consacrer à cet enfant seront durablement plus importants. Plus positivement, il doit être conscient des joies que peut apporter la venue au monde d’un tel enfant. Ces éléments ne sont pas impossibles à pondérer; les mères le font déjà aujourd’hui lors du test du premier trimestre. Pourquoi penser que le couple qui recourt à la FIV n’en est pas capable? Enfin et surtout, même lorsqu’un choix est difficile et la pression forte, depuis quand interdire tout choix devient la meilleure solution?

En conclusion, motifs religieux mis à part, il est incohérent de vouloir interdire aux couples qui le souhaitent de recourir au DPI.

Aujourd’hui en Suisse, la totalité des femmes enceintes se voient proposer un dépistage du premier trimestre de grossesse

Pourquoi penser qu’un couple qui recourt à la fécondation in vitro ne serait pas capable de peser le pour et le contre?

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