Revue de presse

Le permis de conduire unique, usine à fabriquer des dangers publics?

Alors que l’Office fédéral des routes songe à autoriser les détenteurs de permis pour véhicules à boîte automatique à conduire aussi des voitures manuelles, les moniteurs d’auto-école s’insurgent. Mais pas seulement eux, et le débat est chaud

C’est le Blick qui a allumé la mèche lundi, avec ce titre accrocheur: «Jetzt droht Chaos auf den Strassen» («Maintenant, il y a menace de chaos sur les routes»). Alors que l’Office fédéral des routes (Ofrou) réfléchit – on est encore en phase de consultation – à autoriser la conduite des voitures à boîte de vitesses manuelle aux détenteurs de permis pour véhicules automatiques, les moniteurs d’auto-école sont en colère. Selon eux, une telle disposition, si elle entrait en vigueur, provoquerait davantage d’accidents, et le désordre serait programmé sur les routes suisses.

Les organes de presse romands, comme RTS Info, qui ont repéré cet article l’ont aussitôt répercuté à l’attention du public francophone. La Tribune de Genève et 24 heures y consacrent aussi une large place, en mettant d’emblée le doigt sur l’exemple qui tue: «Observer le capot qui se soulève, lâcher le frein et accélérer. Vous vous souvenez peut-être de votre premier démarrage en côte, un passage obligé pour obtenir le permis. Eh bien, les choses pourraient changer!»

L’avis des moniteurs

Les deux quotidiens lémaniques ont également interrogé Jean-Bernard Chassot, directeur de la Fédération romande des écoles de conduite, qui s’oppose fermement au projet: «Le changement de vitesse est une des grandes difficultés dans la maîtrise du véhicule. Une personne qui n’y est pas correctement formée va manquer d’attention pour le reste et perdre sa concentration.» Et puis, la plupart des apprentis conducteurs achètent ensuite des occasions, qui sont manuelles. Bref, cette révision serait «prématurée». «Il faut attendre que le parc automobile ait totalement changé», dit-il.

«La dictature de la boîte manuelle»

Le Matin est du même avis, qui prend également ses lecteurs directement à témoin: «Vous souvenez-vous de la première fois que vous avez conduit une voiture? De la difficulté à passer les vitesses? A négocier les virages d’un col ou à vous lancer dans un démarrage en côte? Il vous a sûrement fallu des heures d’exercice pour maîtriser votre véhicule. Pour certains débutants, rouler une voiture en manuel est même trop compliqué, et ils optent pour passer leur permis sur une automatique.»

Pourtant, l’éditorial du quotidien orange est plus nuancé: «Que s’est-il passé dans la tête des fonctionnaires fédéraux pour imaginer […] une telle réglementation? S’il est aisé de passer de la boîte manuelle à l’automatique, l’inverse est une tout autre histoire. Oublier cette évidence est incompréhensible», s’étonne ce mardi Philippe Messeiller dans la version imprimée du Matin. N’empêche, selon lui, au-delà du «non mais, ça va pas bien dans leur p’tite tête?», «il est temps de remettre en question la dictature de la boîte manuelle».

Une autre proposition

Ses arguments? On est plus attentif à la circulation en conduisant une automatique, on consomme moins de carburant, on roule de manière plus détendue, et le marché automobile évolue vers ce type de véhicules. Alors pourquoi ne pas aller plus loin et dans le sens de l’apprentissage d’une conduite écoresponsable? D’où sa proposition: «Imposons la boîte automatique lors de l’examen! Et que ceux qui veulent jouer manuellement avec les vitesses passent un test d’aptitude complémentaire.»

La prise de position a au moins le mérite d’être claire et suggère une alternative qui semble à la fois positive et intelligente. On est bien loin ici des plus de 300 commentaires d’internautes qui escortent l’article de 20 minutes. Lequel a demandé son avis à Kurt Egli, de l’Association transports et environnement. Celui-ci «comprend l’argument des moniteurs d’auto-école, mais soutient néanmoins l’Ofrou»: «Celui qui ne maîtrise pas la boîte manuelle ne va pas s’aventurer avec une telle voiture sur les routes. Pensez au nombre de gens qui roulent trop vite ou qui téléphonent au volant. Voici les vrais problèmes sur nos routes.»

Et le pianotage sur son mobile?

Alors, que disent-ils, ces lectrices et lecteurs du quotidien gratuit, outre les nombreux qui dénoncent la «cupidité» des auto-écoles? Que «manuelle ou automatique, il y a des gens sur nos routes qui n’ont pas la capacité psychotechnique d’assimiler le trafic environnant et d’anticiper. Soit ils ne regardent que devant, soit ils pianotent sur leur portable. Certains ne connaissent pas les dimensions de leur joli char d’assaut qui se parque tout seul et sont incapables de savoir que si les feux de signalisation clignotent, ce n’est pas la priorité de droite qui commande. […] Bref, ajoutons le brassage de mayonnaise sans expérience et allons droit dans le mur!»

Un autre correspondant confesse: «J’ai appris sur une boîte manuelle et ça fait dix-huit ans que je roule en automatique. Quand je reprends une manuelle, je roule comme un pied! Je cale au feu vert, je fais un démarrage en côte en mode Formule 1 et frein à main à fond! […] Il faut un bon moment pour se réhabituer. Donc celui qui n’a jamais appris, aïïïïe!»

Rouler «avec son époque»

Avis similaire chez une troisième internaute, qui roule «avec son époque», comme le prône Le Matin, et a décidé de cesser «de prendre la voiture pour le dernier îlot de liberté»: «J’ai commencé mon permis en manuel, mon prof m’a d’entrée lancée dans les démarrages en côte, sans même avoir roulé 100 m sur du plat! Du coup, découragée, j’ai abandonné, changé de prof et passé du premier coup sur automatique. Ça ne me viendrait pas à l’idée de me lancer dans le trafic avec une boîte manuelle!»

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