(in)culture

Permis de critiquer

CHRONIQUE. «Une vie de cinéma», dit simplement le titre d’un recueil de textes de Michel Ciment. Un critique à l’ancienne qui respecte le cinéma et sait encore s’enthousiasmer, sans nostalgie et sans jamais chercher à suivre une quelconque mode

Le Festival de Cannes a modifié l’organisation des séances réservées à la presse et exigé des embargos sévères. Ceci afin qu’aucune critique, ne serait-ce que quelques lignes sur un réseau social, ne filtre avant les projections officielles. Car depuis quelques années, c’était à qui allait de son aphorisme assassin ou de son assertion définitive, avant même que les équipes des films en compétition n’aient foulé le tapis rouge.

Lire aussi:  Attendons sous la pluie

Sur la Croisette, chaque matin, les professionnels se ruent sur le magazine américain Screen International. On y trouve un tableau des étoiles, un «Cannes Jury Grid» qui voit neuf grands critiques internationaux noter les films – en respectant les embargos – qui concourent pour la Palme d'or. Dans cette grille, je regarde d’abord une colonne: celle allouée à Michel Ciment. Directeur de la revue Positif, que je lis avec avidité depuis un quart de siècle, le Parisien est une référence incontournable en matière de journalisme cinématographique. J’oserais presque dire un mentor.

La critique de la critique

Dans un livre d’entretiens publié il y a quelques années, Le cinéma en partage, il expliquait qu’avant d’écrire une critique, il est préférable de revoir un film. Il a raison, mais c’est impossible lorsqu’on travaille dans un quotidien. C’est pour cela qu’il arrive qu’une œuvre instantanément adorée ou détestée soit plus tard réévaluée. Dans un recueil de ses meilleurs textes sorti il y a trois mois, Une vie de cinéma, on trouve cet essai essentiel: De la critique dans tous ses états à l’état de la critique. Il y évoque le procès fait depuis Aristote à la critique: «Le critique ne doit pas se soucier du public. Il doit dire ce qu’il ressent et l’expliquer avec les outils dont il dispose.»

En 2010, j’ai eu le privilège de côtoyer Michel Ciment; il était membre du jury international du Festival international de films de Fribourg, tandis que je siégeais au sein de celui de la presse. Quel plaisir de le voir s’enthousiasmer ici pour une séquence qui l’avait emporté, là pour un fait de société parfaitement montré. Le Français a ceci de précieux qu’il ne s’est jamais lassé, qu’il ne vit pas dans le passé mais analyse le cinéma au présent, avec un regard d’une rare acuité.

Dans un documentaire qui lui est consacré, il dit non sans humour qu’il faudrait instaurer un permis de critique. Une erreur factuelle, une référence erronée, une méconnaissance de l’histoire du cinéma et hop, on perd des points. Car lorsqu’on écrit, on a malgré notre subjectivité une sorte de responsabilité morale. Chaque fois que j’aperçois Michel Ciment sortir discrètement d’une projection cannoise, j’aimerais lui demander son avis, plutôt que de subir certains commentaires péremptoires hurlés sans aucun recul.


Les dernières chroniques (in)culture

Publicité