Il faut admirer le Conseil fédéral d'avoir réussi à réunir dans un seul vote les opposants irréductibles à une participation de la Suisse à l'Union européenne et ceux qui, se fondant sur le libellé de l'initiative des jeunes, ne voyaient dans ce vote qu'une renonciation à des négociations immédiates en vue d'une adhésion à cette Union.

C'était en effet faire preuve d'une singulière naïveté de croire que l'amalgame de ce qu'on a appelé les «non/non» et les «non/oui» et qui a résulté en un rejet à près de 77% de l'initiative n'aurait pas de conséquences politiques sur le plan interne ou externe. On s'en est bien rendu compte en réalisant la difficulté d'apprécier la véritable portée de ce vote et en entendant les différentes interprétations fournies les jours suivants par les membres de notre gouvernement, les partis politiques et la presse. On ne peut ainsi pas s'empêcher de penser que dans cette affaire, le Conseil fédéral s'est magistralement tiré dans le pied.

On rétorquera que ce même Conseil fédéral avait proposé un contreprojet à l'initiative «Oui à l'Europe» qui aurait permis aux initiants de retirer leur initiative, et que ce contre-projet a été repoussé par le Conseil des Etats. Mais il faut alors que notre gouvernement ait une bien faible emprise sur les partis politiques qui forment sa large majorité pour n'avoir pu empêcher un tel résultat. Il y a des circonstances dans lesquelles il convient d'exercer un véritable leadership politique et notre gouvernement a manqué, en l'occurrence, une belle occasion de faire preuve d'autorité.

D'autre part, dans la campagne menée contre l'initiative des jeunes, il a surtout mis l'accent sur l'importance de voter «non», sans s'engager en contrepartie d'aucune manière à prendre sans délai les mesures internes d'adaptation nécessaires en guise de témoignage de sa détermination d'engager les négociations en vue de l'adhésion de la Suisse à l'Union européenne dans un laps de temps raisonnable. Cette absence de stratégie claire laisse maintenant nos autorités fort démunies face à leurs antagonistes, qui réclament un temps d'arrêt d'une certaine durée dans la reprise de telles négociations, voire même un retrait de notre demande d'adhésion.

Cette situation est probablement la conséquence d'une classe politique suisse très divisée sur le sujet d'une adhésion éventuelle de notre pays à l'Europe, et dont la majorité pense que les accords bilatéraux ont permis de résoudre les problèmes immédiats et qu'il convient maintenant d'en attendre l'application avant de procéder plus avant. Mais il faut bien reconnaître aussi que derrière cette valse-hésitation se cache l'espoir de nombreux Suisses que les conditions d'une adhésion pourraient être plus favorables à l'avenir pour notre pays et que l'on trouvera en fin de compte un «arrangement spécial» qui lui assurera sa place en Europe sans nous obliger à sacrifier certaines des institutions qui nous sont les plus chères; or rien n'est moins certain.

Ou alors, il s'agit tout simplement d'un profond scepticisme à l'égard de la construction européenne, scepticisme qui a d'ailleurs été, il faut bien le dire, constamment démenti jusqu'à présent par les faits. Il se pourrait bien que le vote du 4 mars constitue, avec la déclaration du Conseil fédéral avant le vote sur l'Espace économique européen selon laquelle celui-ci n'était qu'une étape en vue d'une l'adhésion à l'Union européenne, les deux plus grandes erreurs commises jusqu'ici dans la politique suisse face à l'intégration de l'Europe.

Il est fort probable qu'avec le temps les réactions provoquées par le vote du 4 mars s'estomperont et que les esprits en Suisse se calmeront sur le sujet. Les réactions étrangères n'ont pas été excessivement négatives, bien qu'il ne faille pas se faire trop d'illusions sur les déclarations officielles faites à ce propos. Dans ces conditions, le Conseil fédéral pourra poursuivre sa politique des petits pas jusqu'à ce que l'opinion suisse soit mieux préparée à une activation de notre demande d'adhésion. Tant que cette situation durera, il ne faut donc pas songer à un retournement de l'attitude du Conseil fédéral, ce qui repoussera très vraisemblablement l'ouverture de la négociation pour l'entrée de la Suisse dans l'Union européenne pendant de nombreuses années.

Mais le vote du 4 mars a surtout mis en évidence une fois de plus deux éléments qui caractérisent l'attitude de la Suisse sur le plan international: d'une part, l'absence d'une véritable réflexion sur l'avenir de la société internationale et la place que la Suisse pourrait y occuper, et d'autre part, le manque d'une présence plus active de notre pays dans les délibérations qui y sont consacrées.

Lorsqu'on écoute les débats dans notre pays sur ces questions, on constate en effet que nombreux sont ceux qui raisonnent encore exclusivement dans le cadre d'un système international d'Etats-nations, et qui ne se rendent pas compte du processus de plus en plus complexe de l'élaboration de règles internationales se négociant sur un plan multilatéral, avec la confrontation des intérêts et les compromis qui en découlent, mais aussi la cohésion qui résulte finalement des échanges constants entre partenaires. C'est là, par exemple, une réflexion qui est totalement absente de la pensée d'un Christoph Blocher, mais on trouve également une telle attitude dans d'autres milieux, notamment dans certains cercles dirigeants de l'économie suisse.

Or si l'on prend le cas de l'Europe, on ne peut pas contester que nous sommes progressivement contraints de nous adapter à des réglementations européennes dans toutes sortes de domaines, sans avoir un mot à dire sur leur élaboration. Il est difficile de croire que c'est ainsi qu'à la longue nous préserverons le mieux notre souveraineté. La situation est semblable dans les domaines techniques couverts par les Nations unies ou l'OCDE.

Mais il y a plus: il faut bien reconnaître que nous sommes bien souvent absents de ces débats, notamment dans le domaine politique. Il ne s'agit pas forcément d'adhérer à l'un ou l'autre des organismes politiques qui préparent de telles règles, que ce soit les Nations unies ou l'Union européenne, ou même de songer à sacrifier notre neutralité traditionnelle, mais bien d'être présents dans le processus plus général d'échange d'idées qui entoure ces organismes. C'est là, bien évidemment en premier lieu le rôle de nos diplomates et ils s'y emploient sans doute très activement, mais cela devrait aussi être le rôle de personnalités suisses de la société civile. A part quelques exceptions, comme par exemple, l'ancien secrétaire d'Etat Edouard Brunner, l'ancien président du CICR Cornelio Sommaruga, ou feu David de Pury, il n'y a plus à l'heure actuelle beaucoup de Suisses qui gravitent dans ces enceintes.

Il convient donc d'encourager la participation de personnalités suisses aux multiples débats qui se déroulent dans les réunions internationales ou ce genre de réflexions se prépare et où de nombreux contacts se nouent. On peut penser au groupe de Bilderberg, à la Commission trilatérale et à bien d'autres encore. La Suisse dispose d'excellents contacts sur le plan scientifique, académique et économique, mais elle n'est pas toujours représentée de façon suffisamment adéquate dans les instances qui préparent l'élaboration des politiques de sécurité ou de politiques économiques au plan international. Il n'y a pas de doute que ce genre de contact nous a cruellement manqué aux Etats-Unis dans l'affaire des fonds en déshérence et qu'il est insuffisant dans le processus constant de négociations d'une Europe qui a ses problèmes, mais qui est sans doute «en marche» à Bruxelles ou dans les autres capitales européennes.

Il faut espérer que la nouvelle orientation donnée à «Présence Suisse» dans le cadre du Département fédéral des affaires étrangères saura encourager et soutenir les efforts qui sont faits dans cette direction.

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