Yvan Delporte a été le premier rédacteur en chef de Lagaffe. Il a vu Franquin dessiner Gaston pour la première fois. Il a raconté ses boulettes en direct de la rédaction dans les colonnes du journal Spirou.

Le Temps: Dans quel état était Franquin quand il vous a soumis le cas Lagaffe, au mois de février 1957?

Yvan Delporte: Les bonnes idées le faisaient toujours saliver. Il salivait donc en me présentant ce projet fou: l'invention du héros sans emploi! J'ai répondu «oui-oui-oui» tout de suite. Je ne buvais que du Coca. Il n'y avait pas de bière dans le frigo de la rédaction du journal Spirou. Nous sommes descendus dans un petit bistrot bruxellois au fond d'une impasse: A l'Imaige Nostre-Dame! L'endroit existe toujours. C'est là que Franquin a esquissé son personnage sur un carton de bière. Je connaissais un type qui ressemblait exactement à ça. C'était mon copain Gaston. Le prénom a plu à Franquin et j'ai dû raconter la suite 623 fois aux journaux du monde entier ces cinquante dernières années...

- A ses débuts, Gaston n'était pas un vrai personnage de BD. Il gaffait dans les titres et les pages du journal ou faisait des apparitions dans des aventures qui n'étaient pas les siennes. Ses premiers gags ont paru en strips puis en demi-pages. Pourquoi ces bizarreries?

- Franquin voulait prendre la température du lecteur et il avait le talent pour la faire monter! En tant que rédacteur en chef, je n'avais pas le droit de savoir ce qui se passait dans son studio. C'était une zone interdite où il travaillait avec Jidéhem [alias Jean De Mesmaeker, dont le père, rubicond, colérique et homme d'affaires, a servi de modèle, avec son accord, au De Mesmaeker qui ne parvient jamais à faire signer ses contrats «grâce» à Gaston]. J'ajoute qu'il assumait déjà chaque semaine les aventures de Spirou et de Modeste et Pompon. Une planche de Gaston en plus, c'était trop de boulot pour un seul homme...

- L'éditeur Charles Dupuis n'a pas été saisi par la naissance de cet antihéros désœuvré dans «Spirou», l'hebdomadaire modèle de la jeunesse catholique?

- On ne lui a pas demandé son avis! Et puis, ce qui était très curieux chez lui, c'est qu'il considérait tout ce qui venait de Franquin comme une bonne idée. En plus, personne n'y croyait, à Gaston! Pour publier son premier album, je n'ai eu qu'à demander à M. Dupuis de pouvoir utiliser les chutes de papier à l'imprimerie. Voilà pourquoi il avait un format allongé et qu'il n'y a eu qu'un tirage.

- Pourquoi Franquin a-t-il arrêté Gaston en pleine gloire pour créer ses terribles «Idées noires»?

- Il a dit: «J'arrête, c'est fini. J'en ai marre.» Tout le monde l'a traité de fou. Il en avait marre de tout. Il s'est débarrassé de ses trésors, un à un, même du Marsupilami... Cela me peine encore aujourd'hui.

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