Editorial

La perte d’influence directe de l’économie

C’est un triomphe populaire. Un succès historique dans l’exercice de la démocratie directe et une victoire personnelle exceptionnelle. Un tel résultat oblige le Conseil fédéral et les Chambres à une exécution rapide des buts de l’initiative.

Thomas Minder, qui a résisté à toutes les pressions et tenu bon face à un parlement peu désireux de légiférer, entre dans l’histoire comme celui qui a réussi à mobiliser le peuple contre les «rémunérations abusives», ces hauts salaires et bonus jugés illégitimes et immoraux. Et, c’est un symbole, il l’emporte non seulement au plan national mais plus largement encore à Zurich, au cœur du pouvoir économique.

L’indigné Thomas Minder récolte les fruits d’une popularité qui n’a jamais faibli, malgré les millions engagés par ses opposants et un contre-projet indirect beaucoup moins lisible que son initiative. Son succès n’est pas une surprise mais son ampleur interpelle. Il traduit le ras-le-bol du peuple face aux excès de grands patrons et aux récompenses démesurées, comme celle envisagée par Novartis pour son président Daniel Vasella à l’heure du départ. Le peuple suisse dit, aussi, son malaise envers des multinationales dont l’image est trouble dans une période économique difficile, où mondialisation rime avec insécurité. Enfin, d’une manière générale, les inégalités trop criantes sont de plus en plus mal vécues dans des sociétés inquiètes et en mal de croissance.

Le contexte n’explique pourtant pas tout. La majorité du parlement porte une très lourde responsabilité pour avoir tergiversé pendant plusieurs années, et refusé au final un vrai contre-projet. Les milieux économiques, qui sont généralement suivis, n’ont jamais trouvé la bonne stratégie pour s’opposer à une initiative dont la simplicité et la sincérité apparente étaient les meilleurs arguments. Les opposants à l’initiative Minder n’ont pas eu les mots, la pédagogie appropriée et encore moins le ton pour contrer un petit entrepreneur perçu comme sympathique, alors que l’on se méfie d’un lobby aussi puissant qu’economiesuisse.

Cette sévère défaite des milieux économiques démontre qu’ils perdent en influence directe. La large acceptation de la LAT le confirme. Le peuple n’a plus une confiance aveugle dans le fédéralisme et l’autorégulation prônée par l’économie; trop de promesses non tenues, trop d’excès laissés sans réponse ont mis à mal leur crédibilité. C’est inquiétant pour tous ceux qui redoutent le poids de nouvelles règles, mais c’est la démonstration qu’une démocratie directe punit ceux qui tardent à répondre à temps à une forme d’indignation collective.