Cela se passait en 1980. Tentant de tirer profit des turbulences provoquées par la «révolution islamique» iranienne, l'Irak fait tirer le canon. Entre ces deux géants proche-orientaux, qui se livrent une guerre atypique, le cœur et les intérêts de l'Occident balan- cent. Son inaction et sa duplicité s'ajouteront au sanglant entêtement de l'ayatollah Khomeyni et de Saddam Hussein. Bilan: un million de morts.

L'Iran et l'Afghanistan n'en sont certes pas encore là, même si les bruits de bottes résonnent de manière inhabituelle sur les 1000 kilomètres de frontière qu'ils partagent. Mais devant l'éclatement éventuel d'un conflit qui lui aussi s'annoncerait «atypique», l'embarras de l'Occident – Etats-Unis en tête – est déjà perceptible.

Et comment pourrait-il en être autrement? Réintégrant timidement la «communauté internationale», l'Iran se débarrasse à peine de son image de «république des mollahs» dans laquelle l'opinion occidentale n'était pas loin d'identifier le mal absolu. Or voilà qu'il faut désormais mettre en balance cette république avec le royaume des talibans, autre paria parmi les parias. Cette armée qui a pris le contrôle de la majeure partie de l'Afghanistan était certes soutenue du bout des lèvres par les Américains. Mais c'était avant que l'on se souvienne qu'elle abritait sur son territoire Ossama ben Laden, celui que les récents attentats contre des ambassades américaines ont hissé au rang d'«ennemi public numéro un».

A défaut de paraître plus sympathiques à une opinion occidentale méfiante a priori, les motivations iraniennes ne manquent pas, qui pourrait expliquer une intervention en Afghanistan. Hormis les intérêts évidents liés à l'acheminement du pétrole d'Asie centrale, l'Iran s'est toujours posé, ici comme partout ailleurs, en défenseur naturel et actif des chiites. Or s'ils entendent rester fidèles à leur rôle, les Iraniens ont du pain sur la planche: l'arrivée des talibans, sunnites fondamentalistes, ne peut en effet qu'aggraver les conditions de vie de la minorité chiite des Hazaras, déjà victimes traditionnellement de vexations ou de violences quotidiennes de la part des pachtounes majoritaires.

Cela fait déjà quelques années que plusieurs traits importants du visage de l'islam politique se dessinent à partir de l'Afghanistan, par le biais notamment des moudjahidin, puis des anciens «afghans», ces combattants antisoviétiques repartis poursuivre leur jihad dans leur pays d'origine. Prétendant revenir à un islam puritain et archaïque, les talibans ont depuis lors apporté leur contribution. Derrière ces tendances, ce sont aussi tous les pays musulmans de la région qui, de gré ou de force, doivent prendre position: Pakistan, Arabie saoudite et Emirats arabes aux côtés des talibans; Iran et républiques d'Asie centrale en face, encadrant bon nombre de mouvements arabes islamistes autrefois radicaux, mais passant aujourd'hui presque pour des modernistes. Même si la guerre est peut-être encore loin, et si deux pays aussi meurtris que l'Iran et l'Afghanistan hésiteront peut-être à l'engager, la crise actuelle rend encore plus fortes toutes ces tensions accumulées, en y introduisant de surcroît au premier plan la division découlant du chiisme.

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