Sans en ajouter au match de noms d’oiseaux entre les deux camps, des médecins vous invitent à prendre du recul en posant la question de la protection du bien commun qu’est le droit à la santé. Premier constat: les études sur les effets des pesticides de synthèse sur l’être humain sont très complexes à mener en raison des innombrables facteurs à prendre en compte et du temps long nécessaire (>30 ans) pour identifier l’effet d’expositions répétées ou multiples (effet cocktail). Est-ce une raison suffisante pour décréter l’innocuité de ces produits? Non, car malgré ces difficultés et le manque inquiétant d’études, les connaissances scientifiques ont déjà pu les associer à des risques accrus de cancers (lymphome, leucémie…), maladie de Parkinson (classée maladie professionnelle chez les agriculteurs en France), effets perturbateurs endocriniens, entre autres.

Lire l'éditorial du Temps sur la votationPour diminuer l’usage des pesticides, un effort commun est nécessaire

Peut-on ignorer le principe de précaution?

En médecine comme ailleurs, on ne trouve que ce que l’on cherche. Et lorsqu’on cherche, les données sont extrêmement préoccupantes. Ainsi, s’il est connu que les pesticides de synthèse modernes (néonicotinoïdes, les plus étudiés) sont partout dans l’environnement, dans les urines, sang, cheveux, une étude récente en Suisse romande (cf. Arcinfo 03.06.21) les a également retrouvés dans le liquide céphalorachidien, dans lequel baigne le cerveau, dans 100% des enfants testés. Ce sujet des pesticides de synthèse n’est pas sans rappeler les dossiers de santé publique comme l’amiante et le tabac. N’a-t-on donc rien appris, le principe de précaution peut-il rester si ostensiblement ignoré?

Deuxième constat: les processus d’homologation des pesticides sont basés sur un temps très court, des normes et études fournies par l’entreprise qui les commercialise, et seul le principe actif est étudié, ignorant les adjuvants et les centaines de produits de dégradation parfois plus toxiques que la substance initiale. Une révision du processus d’homologation, mise en avant par les opposants, ne paraît qu’utopie: des études adéquates seraient tellement complexes et longues qu’aucune conclusion ne pourrait être attendue avant plusieurs dizaines d’années, tout en continuant à utiliser ces produits.

Changeons de cap

Notre médecine ultra-technologique ne pourra rien contre la pollution de l’air, de l’eau et des sols desquels nous dépendons, aucun vaccin n’est à espérer contre la perte de la biodiversité. Attendre d’accumuler encore plus de preuves de l’impact des pesticides sur la santé et les écosystèmes est irresponsable et ignore tout principe de précaution, alors qu’il existe des alternatives efficaces de production agricole. Changeons de cap, car les votations du 13 juin le permettent, avant de constater trop tard des dégâts irréversibles pour la biodiversité, la productivité des sols, la santé des agriculteurs, de la population et des futures générations.

Pour aller plus loin: un grand portrait de l'agriculture suisse: «Les paysans suisses», entre mythe et réalité

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.