Peter Handke

Un autre regard sur la guerre

Alors que les propagandes battent le tambour côté russe et côté ukraino-occidental, il est intéressant d’écouter l’écrivain allemand, à la recherche d’un point de vue alternatif

O n l’a compris dès ses premiers balbutiements, la crise en Ukraine n’allait pas rester longtemps confinée aux marges de l’Europe. Non pas tant au sens de ceux qui, à l’image de la présidente lituanienne, la voient déjà à l’intérieur des frontières de celle-là, par définition mouvantes. S’il y a aujourd’hui guerre en Europe, c’est d’abord au cœur de sa représentation de la réalité et des systèmes d’information qui l’interprètent. Qui faut-il croire? Quels acteurs incriminer pour un conflit qui, depuis le début, semble défier la rationalité et courir à toutes jambes en direction d’un «point de non-retour»? Vers quelle voix se tourner, qui ne succomberait pas aux sirènes – politiques, médiatiques – de l’un ou l’autre camp?

On voudrait pouvoir tracer une voie moyenne, débusquer les mensonges et la désinformation des discours officiels sans tomber sous l’influence de la propagande mise en œuvre par l’autre bord. Et jouer à son insu la politique du pire. Y a-t-il là quelque chose du climat accablant qui a dû caractériser l’avant-guerre de 1914? Sans remonter aussi loin, rappelons-nous que ces questions avaient déjà été posées à l’aube de la période actuelle, au moment de l’éclatement de la Yougoslavie, notamment à travers les polémiques partisanes de certains intellectuels (à présent plus discrets).

L’issue du conflit n’avait fait en cela que renforcer l’impression d’assister au triomphe d’une «morale des vainqueurs», peut-être d’autant plus blindée que le désastre avait été évident. Quelques esprits contradicteurs s’étaient alors distingués, quitte à passer pour des provocateurs – au bas mot. Parmi eux, on s’en souvient, Peter Handke, dont rien a priori ne laissait présager l’engagement acharné. Excédé par le «manichéisme» des grands médias européens à l’égard des coupables désignés, en d’autres mots les Serbes, il avait choisi de s’exprimer contre le courant dominant, avec l’intuition que quelque chose de fondamental était en jeu (elle plongeait ses racines dans le vécu intime de l’écrivain, de mère d’origine slovène et de père allemand).

En octobre 1995, soit à la veille des accords de Dayton qui allaient mettre un terme à la guerre de Bosnie, Handke avait donc entrepris un voyage de quelques semaines en Serbie, pour tenter de comprendre ce qui s’y passait l’esprit libéré des médias. Il en avait tiré un petit livre, qui devait faire part de cette expérience et montrer que les Serbes ne sont pas un peuple de bourreaux. Son titre – Un Voyage hivernal vers le Danube, la Save, la Morava et la Drina – renvoyait sans doute moins aux paysages désenchantés des lieds tardifs de Schubert qu’à une inversion radicale des Sommerreise de ses compatriotes germanophones (Goethe, Hofmannsthal), partis chercher la lumière dans le sud du continent.

Handke ne se le dissimulait pas: le sien était un voyage vers le gris de l’histoire et de la pensée, avec le risque de s’y perdre. Il voulait voir en écrivain le théâtre de guerre, sans parti pris d’aucune sorte, afin d’en extraire la réalité «humaine», celle qui résiste à la haine et aux idéologies. Grâce à laquelle aussi une vie commune pourrait un jour se reconstruire entre des adversaires liés par la terre et par le passé.

Sa vision s’accompagnait d’une réflexion désabusée sur la croissance inquiétante d’une certaine «Europe», qui grignote les géographies mentales et culturelles de sa périphérie. Une question le poursuivait, lui qui avait connu la Yougoslavie d’avant le conflit: quelle logique souterraine avait pu rompre soudain la coexistence entre «ethnies» des décennies précédentes? Tout un monde s’engouffrait dans le passé, comme poussé par une puissance supérieure (les allusions à la suprématie économique allemande parlent d’elles-mêmes), à laquelle les Serbes ne cèdent pas, peut-être sans même s’en rendre compte. Est-ce pour cela qu’on en a fait des coupables idéaux, en ignorant qu’il y en avait tant d’autres?

C’est donc de cette réalité-là, complexe et irréductible, que Handke voulait témoigner, sans nier les crimes ni les responsabilités, mais en les laissant délibérément au second plan. Autant dire le caractère incongru des accusations de révisionnisme pro-serbe qui ont accueilli la parution de l’ouvrage. Et pourtant, on ne peut se débarrasser d’un sentiment de malaise à sa lecture. Non seulement à cause de ses silences assumés, mais aussi pour ce qui est au cœur du projet de Handke, à savoir la tentative de déplacer le regard vers des enjeux apparemment plus profonds, au détriment de la trivialité des faits.

Relire aujourd’hui Un Voyage hivernal, à la lumière des presque vingt ans qui nous en séparent, est d’un effet plutôt troublant. Même si Handke s’y est peut-être brûlé les ailes, il aurait droit à notre reconnaissance: moins pour ce qu’il révèle et dénonce, en se faisant le prophète de nos désarrois actuels, que parce qu’il a su mettre en jeu sa condition d’écrivain pour essayer d’incarner, avec les moyens qui sont les siens, une voix alternative face aux événements, introuvable ailleurs. Comment recueillir l’héritage contradictoire de son livre? En écoutant ses mises en garde contre une confiance trop facile dans le sens de l’histoire, tout en l’utilisant – malgré lui – comme un viatique devant les illusions qui pourraient naître de cette nouvelle clairvoyance.

,

Peter Handke

«Un Voyage hivernal vers le Danube, la Save, la Morava et la Drina» (Trad. Georges Lorfèvre, Gallimard, 1996)

«C’était à cause des guerres surtout que je voulais aller en Serbie, dans le pays des «agresseurs» comme on les nommait en règle générale. Mais cela m’attirait aussi de voir simplement ce pays, celui de tous ceux de Yougoslavie queje connaissais le moins et qui m’attirait le plus à cause de toutes les informations et opinions répandues à son sujet. […] Je voulais aller derrière le miroir, partir dans ce pays plus inconnu, plus digne d’être exploré ou simplement regardé à chaque article, à chaque commentaire et à chaque analyse»

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.