- Le Temps: L’avenir de La Poste Suisse est-il avant tout numérique?

- Peter Hasler: Absolument. La numérisation s’est considérablement accélérée ces cinq dernières années. Afin de répondre aux attentes de nos clients, nous développons constamment de nouvelles prestations. On peut par exemple suivre l’acheminement d’un colis minute par minute avec son téléphone portable et on peut le déposer ou le récupérer à n’importe quelle heure dans les automates à colis et autres points de retrait. Ce processus va se poursuivre.

- Quelle influence cette numérisation galopante a-t-elle sur le service universel et la desserte de base?

- Elle enrichit et diversifie le service universel. Le client est en dialogue permanent avec La Poste. Mais il ne faut pas confondre service universel et service public. Notre mandat de service universel se limite à la distribution des lettres et des colis, des journaux et au trafic des paiements, ainsi qu’à l’exploitation d’un réseau sur le territoire national. Or, le service public est une notion beaucoup plus large. Il comprend les prestations que La Poste propose sur une base volontaire dans un contexte de concurrence.

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- On associe le service universel au réseau de distribution, qui a été fortement redimensionné. La Poste ne l’a-t-elle pas restructuré trop vite?

- Notre mandat nous oblige à offrir à toute la population un point de vente atteignable en vingt minutes, qu’il s’agisse d’un bureau de poste ou d’une agence. L’avantage d’une agence, c’est qu’elle est associée à un autre commerce et qu’elle peut dégager des chiffres noirs alors que notre réseau d’offices de poste nous occasionne un déficit de 110 millions. Les agences font partie de notre réseau de distribution, qui continue d’offrir 3500 points d’accès, soit autant qu’il y a vingt ans. Et elles offrent de meilleurs horaires à nos clients.

- Mais elle ne propose pas exactement la même palette de prestations?

- C’est juste. Le trafic des paiements se limite à des versements au moyen d’une carte et au retrait de petites sommes. Mais la plupart de nos clients effectuent leurs transactions bancaires en ligne.

- Vous restructurez aussi dans les villes, en fermant des postes de quartier, comme à Neuchâtel, ou des postes pourtant bien situées, comme celle de la Place fédérale. Ces bureaux-là ne sont pourtant pas déficitaires.

- Dans les quartiers, la fréquentation est également en baisse. Je rappelle les chiffres: en quinze ans, le nombre de lettres a reculé de 63%, celui des colis de 42% et le trafic des paiements au guichet de 37%. A Berne, nous avons investi dans notre nouveau Postparc de la gare qui met 18 guichets à disposition. La poste de la Place fédérale se situait à 300 mètres. Il n’était pas logique de la maintenir.

- L’initiative populaire s’appuie sur le mécontentement des usagers de La Poste et des CFF. Ne montre-t-elle pas que la population est désécurisée par vos décisions?

- Notre service clientèle nous renvoie une tout autre image. Il nous arrive de commettre des erreurs, nous le reconnaissons volontiers. Sur un total de 115 millions de colis distribués par an, il peut arriver que l’un d’eux arrive en retard ou se perde en route. Mais nos sondages annuels indiquent que la satisfaction globale de nos clients est très élevée (80 points sur une échelle de 1 à 100). Les mécontents s’adressent aux magazines de consommateurs, qui recensent toutes les réclamations. Mais ce n’est pas représentatif.

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- L’initiative dit que les entreprises de la Confédération ne doivent pas viser de but lucratif. L’interprétez-vous comme une interdiction de bénéfice?

- Non. Il faut être honnête: elle n’interdit pas de faire des bénéfices. Elle s’en prend aux 200 millions de dividendes que nous reversons à la Confédération. Mais cette initiative pose un problème de fond: ne pas viser de but lucratif signifie que La Poste ou les CFF ne doivent pas se soucier de leur rentabilité. Or, ce n’est pas ce qu’on attend d’une société anonyme. L’initiative veut refaire de nous une administration. Cela signifie que, en cas de déficit, la Confédération devrait nous subventionner. Ce serait un grave retour en arrière.

- L’initiative veut plafonner les salaires au niveau de ceux de la Confédération. Elle vise celui de votre directrice, Susanne Ruoff, qui a touché 985 000 francs en 2015. Est-il indispensable de la payer autant?

- Oui. Sans cela, nous ne parviendrions pas à recruter les meilleurs. Nous sommes en train de chercher un nouveau directeur des finances. Nous voulons qu’il soit très bon. Or, ceux qui figurent sur notre short list gagnent davantage dans leur activité actuelle que ce que nous pouvons leur proposer. Nous ne serions pas compétitifs si nous devions payer les mêmes salaires que l’administration, dont le plafond se situe à 375 779 francs. Je souligne que les conseillers fédéraux, auquel le comité d’initiative fait toujours référence, ne font pas partie de l’administration! Et, comme l’initiative ne précise pas que seuls les cadres supérieurs seraient concernés, nous devrions comparer chaque année les salaires des 110 000 employés de La Poste, des CFF et de Swisscom avec ceux de l’administration fédérale. C’est insensé.

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