Revue de presse

Le petit Omran à Alep: l’image incroyablement dérangeante

Le monde a-t-il besoin d’images chocs comme piqûre de rappel de la guerre en Syrie? Il y avait le précédent exemple d’Aylan, voici un nouvel emblème de l’horreur. Malgré tout, il y a un gros doute: une photo ou une vidéo peuvent-elles changer quelque chose au conflit par toute l’attention médiatique qu’elles reçoivent?

Assis dans une ambulance, recouvert de sang et de poussière, il fixe, abasourdi, le regard vide, l’objectif du photographe Mahmoud Rslan, quelques minutes après avoir échappé à un raid sur sa maison dans la ville syrienne d’Alep. Selon le Guardian, il fait partie d’un groupe de huit personnes blessées, dont quatre autres enfants, mercredi lors d’une frappe militaire du régime de Bachar al-Assad ou de ses alliés russes.

La photo, qui immortalise ce moment tragique, bouleverse, depuis quelques heures, les réseaux sociaux. Elle figure aussi à la une de centaines de médias du monde entier, ce vendredi matin. Et s’escorte souvent, sur le Web, d’une vidéo tournée par le réseau de militants de l’Aleppo Media Center (AMC), où l’on voit le petit Omran, âgé de 5 ans, s’essuyer le front ensanglanté avec la main. Puis il la regarde, cette main, et l’essuie sur son siège:

Après le petit Aylan – ce réfugié de trois ans dont le corps avait été retrouvé sans vie, échoué sur une plage, et qui avait ému le monde entier en septembre – voici donc un nouvel emblème du drame des civils syriens, au moment où le bruit sourd des raids aériens résonne à travers les rues d’Alep. Les Etats-Unis ont évidemment immédiatement exploité ces images: «Combien d’entre vous ont vu la vidéo, les photos de ce petit garçon?» a demandé soudainement aux journalistes qui assistent à son point de presse quotidien le porte-parole du département d’Etat de John Kerry, John Kirby.

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«Il a environ 5 ans, a-t-il ajouté. Ce petit garçon n’a jamais connu un seul jour dans sa vie sans guerre, mort, destruction, pauvreté dans son propre pays. Pas besoin d’être père, mais je le suis. Vous ne pouvez pas vous empêcher de regarder ça et de voir que c’est le vrai visage de ce qui se passe en Syrie. C’est une des raisons pour lesquelles le secrétaire d’Etat est aussi frustré […]. C’est pour cela qu’il continue d’exhorter la Russie à travailler avec lui sur la série de propositions sur lesquelles nous nous sommes entendus à Moscou.»

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En attendant l’improbable apaisement, L’Obs raconte que, selon le Daily Telegraph, Omran a été ensuite transporté dans un hôpital, «puis soigné pour ses blessures à la tête». Dans la journée de mercredi, le correspondant du quotidien britannique au Moyen-Orient, Raf Sanchez, a publié une autre photo, qui montre l’enfant avec un bandage. «Il s’appelle Omran Daqneesh, il a 5 ans. Le voici après avoir été pris en charge par des médecins extrêmement courageux […]. Cette photo, c’est le quotidien à Alep», écrit le journaliste sur Twitter:

Les images vidéo, que L’Orient-Le Jour, au Liban, qualifie d'«insoutenables», ont été filmées par Moustapha Sarout, toujours selon l’AMC. La vidéo a été diffusée le 17 août sur son compte YouTube. Le bombardement, disent les militants, «s’est déroulé mercredi soir, dans le quartier rebelle de Qaterji, à Alep-Est. Son reportage sonne comme «une piqûre de rappel de cette guerre qui ravage depuis cinq ans la Syrie» et des responsabilités des grands de ce monde:

Car ce monde-là «a souvent besoin d’une image choc pour saisir toute l’horreur d’un conflit», estime Le Journal de Québec. Celle-ci «est assurément l’une d’elles». «Le petit garçon, étonnamment calme dans tout ce chaos, est couvert de poussière de la tête aux pieds.» Le fait qu’il affiche ce «faux» calme «au lieu de céder à la panique» – apparemment, il est en état de choc – «a quelque chose d’incroyablement dérangeant. Omran garde les yeux grands ouverts. Son regard à fendre l’âme suscite autant de compassion que de colère et d’incompréhension.»

Après cette diffusion massive, «les moteurs de recherche comme Google ont enregistré une hausse marquée des requêtes concernant la Syrie», constate Radio Canada. Malgré tout, «les experts sont peu convaincus qu’une image comme celle-là puisse changer quelque chose au conflit, malgré toute l’attention médiatique qu’elle reçoit». Et pourtant, elles ne manquent pas, ces images qui remplacent les victimes anonymes. Pour le magazine en ligne Slate, celle «d’Omran Daqneesh fait écho à celle de la petite Samia, victime d’une attaque au chlore, le 12 août dernier […]. Le 17 août, son grand-père, Mohammed Mustafa, en colère contre les instances internationales, faisait une déclaration glaçante au micro de la BBC: «Le monde a tourné le dos à la Syrie.»

«Omran a 5 ans», répète-t-on en boucle. «A cet âge-là, on joue avec des copains. On découvre le monde. On dessine ses parents, des maisons, des chiens, relève alors L’Avenir. On grimpe aux arbres, on chasse les insectes, on traque les sucreries dans l’intimité de l’enfance.» Mais, privé de tout cela, «Omran ne pleure pas, ne crie pas. Omran attend. Bien droit. Digne. Au milieu du tumulte. Cette image est dure, remue les tripes. Témoigne de l’injustice permanente vécue par ces enfants victimes, en première ligne, d’un conflit qui n’a que trop duré, trop tué.»

Les médias qui relaient la photo disent qu’elle «brise le cœur», «émeut le monde entier», «devient symbole du martyre des habitants d’Alep». Alors, bien! «Après l’émotion et l’indignation, que faut-il attendre?» se demande l’éditorialiste belge. «Depuis 2011, la communauté internationale, à défaut de s’unir pour mettre fin à la boucherie, préfère se diviser sur les cadavres qui s’amoncellent. Omran n’y changera sans doute rien.» Mais son histoire amène de l’émotion qui ne fait que cacher la barbarie. Elle «oblige à ne jamais s’habituer à la guerre, […] à contrer ce fatalisme terrible qui a tendance à nous faire passer le conflit syrien pour un problème insoluble et donc voué à la normalité, en pur corollaire inévitable du désordre mondial».


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