Un enfant syrien hagard, couvert de sang et de poussière. En août 2016, le monde découvrait le visage traumatisé d’Omran Daqneesh, assis dans une ambulance, après la destruction de son appartement dans un quartier rebelle d’Alep. Les images avaient été diffusées sur les réseaux sociaux par des activistes opposés au régime de Bachar el-Assad. Le petit Omran fait la «une» des journaux, et devient le symbole de l’horreur de la guerre en Syrie. L’opinion mondiale s’émeut, puis l’histoire tombe doucement dans l’oubli. Sa famille refusait de parler aux médias.

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Près d’un an plus tard, son visage réapparaît dans une série d’interviews réalisées par des chaînes de télévision proches du pouvoir syrien. Cette fois, Omran Daqneesh apparaît en bonne santé et arbore un grand sourire. Son père l’accompagne, et défend le régime syrien. Mohamad Kheir Daqneesh affirme ne pas avoir entendu d’avion avant l’attaque. Pourtant, selon les témoignages de médecins et journalistes locaux, la famille du petit Omran a survécu à des bombardements du régime ou de ses alliés russes.

Le père s’en prend également aux groupes rebelles syriens et aux médias occidentaux, qu’il accuse d’avoir utilisé les images de son fils comme «outil de propagande». Face à la présentatrice syrienne Kinana Alloush, qui travaille pour une chaîne progouvernementale, il assure que sa famille a subi des pressions de la part de l’opposition pour «parler contre le régime syrien et l’Etat». Pour échapper aux intimidations, le père dit avoir changé le nom et la coupe de cheveux de son fils.

Témoignages suspects

Son discours est rodé, et ses accusations fortes. Mais cette succession d’interviews en quelques jours interroge. Comme le souligne le New York Times, les Syriens interviewés par les chaînes de télévision prorégime ne s’expriment pas librement. La famille du petit Omran est-elle devenue un outil de propagande? «Ils sont dans une zone sous contrôle du gouvernement et nous savons que le régime arrête et torture ceux qui le critiquent publiquement… La situation me fait dire qu’ils ont probablement été contraints», indique la chercheuse Valerie Szybala, du Syria Institute.

Cette hypothèse agace certains internautes, qui croient en la bonne foi du père. «L’instrumentalisation de cet enfant est de l’information quand elle est au profit de l’Occident, elle devient de la désinformation quand elle est au profit d’Assad. Honnêtement, la photo a servi de propagande à la coalition. Le reste n’est qu’une hypothèse invérifiable.», estime «HdA», un lecteur du Monde. «Dans le cas du régime syrien, c’est plus du décodage que de la propagande», appuie un autre internaute.

L’an passé, la télévision alémanique SRF avait interrogé Bachar el-Assad concernant le sort de cet enfant. Agacé, le président syrien affirmait que la photo «n’était pas réelle et avait été retouchée», qu’elle «faisait partie de la publicité de ces casques blancs», les sauveteurs volontaires d’Alep.

Le régime syrien se réapproprie désormais l’histoire du petit Omran. «Si la photo de l’enfant est un montage réalisé par les rebelles syriens, alors pourquoi le régime d’Assad l’utilise-t-elle pour montrer une famille patriote et reconnaissante envers le sanglant dictateur syrien?» se demande Hugo Sosa, un lecteur du quotidien espagnol El País. Avec cette opération médiatique, le régime veut imposer sa vision du conflit et discréditer l’opposition. Mais pourquoi le père a-t-il accepté de s’exprimer? Une raison semble évidente, et terrible à la fois: on peut dire non à l’opposition, mais pas au régime.

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