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Capture d'écran Youtube.

MÉDIAS

La petite blogueuse qui ne voulait pas céder au géant YouTube

Laetitia Nadji a été approchée par la filiale de Google France pour réaliser une interview girly de Jean-Claude Juncker. Elle a transformé l’exercice en entretien politique, et a subi des pressions de la part de son commanditaire. La Toile crie à la censure. Mais y a-t-il vraiment matière à s’offusquer?

C’est l’histoire du week-end, la fable qui a été partagée 2 millions de fois sur Facebook. Parce qu’elle est réparatrice comme la victoire de David sur Goliath, jouissive comme un «qui est pris qui croyait prendre» et qu’elle permet d’orchestrer l’indignation, ce carburant nécessaire aux réseaux sociaux. L’histoire se déroule en plusieurs épisodes.

Laetitia Nadji a la trentaine, un blog et une chaîne YouTube «Le Corps La Maison l’Esprit», spécialisée dans les conseils bios et le recyclage. En septembre, elle est choisie par YouTube pour s’entretenir avec le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, sur le modèle de ce qui s’était fait aux Etats-Unis avec Barack Obama. Laetitia n’est pas un poids lourd des réseaux sociaux, un peu plus de 62 000 abonnés, mais elle est parfaite pour «jouer la jeunette rigolote avec des questions légères» comme elle le dit elle-même. Contrairement aux deux autres youtubeurs choisis, polonais et allemand, elle accueillera «le boss de Bruxelles» dans un décor de Barbie quand les autres auront droit à un bureau. Une gamine et un vieux barbon, le casting est parfait.

Messagère de la jeunesse

Seulement voilà, Laetitia prend sa tâche au sérieux, et au lieu d’interroger le Bruxellois sur son chien, sa manie d’embrasser tout le monde ou ses habitudes alimentaires, elle lance le hashtag #AskJuncker, accompagnée d’une vidéo. Elle appelle les youtubeurs qui ont une meilleure connaissance de l’actualité politique qu’elle à faire une liste de questions brûlantes, dont elle promet d’être la messagère. La communauté «Osons causer» l’aide à sélectionner les meilleures et à les rendre punchy.

Sortie du rôle qui lui était attribué – mettre en valeur Juncker dans un exercice de communication soft – la blogueuse dit avoir subi des pressions de YouTube. Pour preuve, elle poste une vidéo prise par son téléphone portable où l’on voit un employé de Google France discuter avec elle: «A un moment, tu ne vas pas non plus te mettre à dos la Commission européenne et YouTube, et tous les gens croient en toi. Enfin, sauf si tu ne comptes pas faire long feu sur YouTube.» Laetitia parle de menaces et de censure. Elle ne cède pas.

Le 15 septembre donc, la youtubeuse interroge Juncker en direct. Ses questions portent sur des sujets sensibles: l’embauche de José Manuel Barroso, ancien président de la Commission européenne, chez Goldman Sachs, la politique de l’Europe sur l’évasion fiscale ou les produits chimiques nocifs, un sujet qui lui tient personnellement à cœur. Juncker répond, parfois embarrassé. Il n’avait pas connaissance des questions avant.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. La blogueuse, qui pensait se faire tirer les oreilles, se voit au contraire proposer par YouTube un contrat d’ambassadrice du site pendant un an, avec un chèque de 25 000 euros à la clé. Pour elle et ses amis, c’est bien la preuve que Google France veut la manipuler, l'«acheter», la faire taire. Elle refuse. La toile applaudit son courage, son intégrité et son éthique professionnelle. Elle salue aussi une manière de faire du journalisme autrement.

Le bénéfice du buzz

YouTube de son côté affirme que la blogueuse avait été choisie comme ambassadrice avant l’affaire Juncker. Quoi qu’il en soit, quel média serait assez stupide pour ne pas retenir sa nouvelle poule aux œufs d’or? «Naturellement, les 3 actes de ce spectacle plus du tout cathodique prennent place sur, dans et à propos de YouTube qui, en termes d’audience (la seule chose qui compte pour la régie), retourne ainsi à son entier bénéfice le Bad Buzz généré par la vidéo», peut-on lire sur affordance.info, le blog d’un maître de conférences en sciences de l’information.

La dénonciation a valeur de preuve

La vidéo où Laetitia accuse YouTube a été vue 2 millions de fois sur Facebook, beaucoup plus que l’entretien lui-même, qui n’a pourtant pas été coupé et que l’on peut voir dans son intégralité sur Facebook, Youtube ou sur la chaîne européenne. Pourquoi alors tous les médias qui se sont fait l’écho de cette affaire parlent-ils de censure? Pour créer la légende, celle de la jeune fille qui n’a pas peur du grand monstre. Pour valoriser l’information: on ne censure que ce qui gêne. Pour «héroïser» leur métier, avec le risque toutefois d’épouser la logique des réseaux sociaux pour qui la dénonciation a valeur de faits, voire de preuve: je dénonce, donc cela est. Ce qui n’enlève rien à la prestation de la youtubeuse, très habile dans son mélange de candeur et de ténacité.

Car l’entretien est plutôt intéressant. Laetitia Nadji a même réussi à faire sortir Juncker de ses gonds, notamment quand elle a mis en doute sa sincérité dans la lutte contre l’optimisation fiscale des entreprises, en lui rappelant qu’il a longtemps été Premier ministre du Luxembourg et son ministre des Finances pendant 20 ans. «Vous portez sur le pays qui est le mien, dont je ne suis plus responsable, un regard superficiel qui traduit bien la condescendance française lorsque les Français regardent les autres», lui assène le Luxembourgeois, avant de lâcher: «En Europe, chaque pays est le paradis fiscal de son voisin; est-ce que vous êtes sûre et certaine que ce qu’on a appelé les «tax rulings», les arrangements entre les administrations fiscales et les entreprises, n’a pas eu cours en France? Vous enquêterez sur le sujet et je vous dis dès à présent que ce que vous allez découvrir ne vous fera pas plaisir.» A deux doigts de créer un incident diplomatique avec la France, comme le note le magazine Le Point.

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