Dans le petit monde des séries TV, l'alphabet commence par Z. Car s'il faut un feuilleton fondateur, on retiendra Zorro, qui apparaît sur les écrans américains le 10 octobre 1957, diffusée par ABC - le réseau qui triomphe aujourd'hui avec Lost et Desperate Housewives. La France découvrira Zorro en 1965.

Certes, les aventures de Don Diego de la Vega ne constituent pas la première fiction télévisuelle par épisodes. Lancée en 1951, L'Extravagante Lucy (I love Lucy) est souvent considérée comme la mère de toutes les séries, à commencer par les sitcoms, ces comédies tournées en public, à l'image de Friends plus tard. La même année est montrée Dragnet, matrice des séries policières, qui s'étendra durant plus de 300 épisodes.

Les premières fictions télévisuelles sont souvent adaptées d'émissions radiophoniques. A l'instar des soirées policières de la Radio romande, les stations pratiquaient volontiers le feuilleton sonore. L'expression soap opera - qui désigne ces feuilletons sentimentaux quotidiens genre Top Models - vient d'ailleurs de là, les fabricants de lessive ayant d'abord parrainé les programmes de radio. Dans les années 50, le téléspectateur américain a déjà quelques fictions à se mettre sous la dent, à côté des films de la RKO, des spectacles sponsorisés par des marques de dentifrice ou de boissons sucrées, et, bien sûr, du Frank Sinatra Show.

Sans conteste, Zorro marque un seuil. C'est la première fois qu'un grand studio de cinéma - Disney - s'allie à une télévision pour lancer, avec force, un feuilleton. Le dessein de Walt Disney n'a rien de très noble: il veut engranger un maximum d'argent pour bâtir son parc de loisirs. Et après de multiples apparitions au cinéma, le justicier surgi de la nuit a la popularité nécessaire pour justifier une telle aventure. Ainsi, Zorro fut dotée de moyens conséquents, entre 80000 et 100000 dollars par épisode, en retour de quoi elle fournissait des heures de programme. Malgré d'incessantes tensions, la série doit beaucoup à son responsable, Norman Foster, un féru de culture hispanique. Des grimaces du sergent Garcia aux tenues flamboyantes de Don Diego, la série a imposé des images mémorables. Les auteurs d'un copieux ouvrage sur le sujet (lire ci-contre) notent que «considérée, à juste titre, comme un programme familial, Zorro n'en est pas moins une fiction dotée de séquences d'une grande amplitude parfois violentes dans la forme», des protagonistes mourant au cours de combats. Si elle n'instaure pas encore le principe du coup de théâtre régulier, aujourd'hui placé parfois même à la fin de chaque épisode, Zorro crée le système des arcs, des thèmes qui s'étendent sur plusieurs épisodes. Une narration propre au feuilleton TV se met en place.

Cette industrie croît rapidement. On investit le film noir (Les Incorruptibles, 1959-1963) ou le western (Au nom de la loi, qui lance Steve McQueen, dès 1958). Alfred Hitchcock mise aussi sur le petit écran pour son anthologie d'histoires courtes. Le succès inouï d'Alfred Hitchcock présente, dès 1955, conforte le pouvoir du nouveau média, avec encore La Quatrième dimension en 1959.

En France, la genèse de la fiction TV est tout autre. On rappelle souvent la vocation pédagogique de l'ORTF, investi d'une mission de vulgarisation culturelle. Ainsi, le premier art vers lequel se tournent les gens de télévision est le théâtre. C'est l'ère des dramatiques, parfois en direct, ou enregistrées et montées.

Le chercheur Gilles Delavaud a récemment nuancé cette image d'Epinal d'une TV tout entière au service de l'édification culturelle. A travers les dramatiques, c'est aussi un nouvel art qui balbutie. Très vite, les créateurs de télévision s'interrogent sur la spécificité de leur média. Pour eux, «il s'agit d'explorer les possibilités offertes par une technologie nouvelle, d'en mesurer les contraintes et les servitudes, puis d'en évaluer les ressources expressives», note ce professeur à l'Université Paris 8.

A grands traits, on voit ainsi la différence des deux côtés de l'Atlantique. Les Américains bâtissent une industrie ad hoc, inspirée par le cinéma mais vite autonome, où dominent quelques figures: le producteur, le créateur, le «showrunner» - homme à tout faire et superviseur général de l'équipe - et les scénaristes. Surtout les scénaristes. Là aussi, Zorro fait office de patronne du nouvel art populaire. Pour cette première, Disney choisit un personnage créé en 1919 par l'écrivain Johnston McCulley dans un pulp, un magazine bon marché, qui en publiera 60 histoires. La série TV se place sous l'égide de la littérature populaire dont elle est, au fond, plus proche que du cinéma.

En France, on songe d'abord au théâtre, et le créateur sera le réalisateur, qui revendique un statut comparable, voire plus étendu, que dans le septième art. Ce qui n'empêche pas les expériences narratives. A la fin de la décennie arrive ainsi Les Cinq dernières minutes, un bijou qui durera jusqu'en 1975, puis sera repris jusqu'en 1996. Raymond Souplex y campe un commissaire Bourrel au nom bien choisi.

Le dispositif paraît encore théâtral, mais les créateurs osent vite quelques idées marquantes: une séquence d'accroche avant le générique, durant laquelle, souvent, le cadavre est découvert. Ainsi que ce fameux regard à la caméra de Bourrel cinq minutes avant la fin, dans une attachante adresse aux téléspectateurs: «Alors, vous avez deviné?» Nouvelle fée du logis, la TV trouve sa tonalité, s'adressant directement à son public, dans son salon. Une proximité de la fiction qui deviendra féconde.

Demain: Les années 60, premier âge d'or.

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