EXERGUE

La petite honte qui fait du bien

Si la grande honte meurtrit, la petite grandit. Elle devient même un signe de distinction.Dix écrivains font la liste de l’œuvre ou de l’artiste qu’ils aiment en cachette

Exergue

La honte, signe de distinction

La honte, ça passe quand la vie est longue . Sartre.

J’ai connu une très grosse honte dans ma vie professionnelle. C’était il y a longtemps, au Salon des inventions de Genève. Je devais interviewer une femme qui vantait les propriétés thérapeutiques des étoiles de mer. «Elles contiennent du zinc, et le zinc permet de stopper l’onanisme», m’asséna-t-elle, avec un fort accent du Midi. Je lui demandai de répéter son argumentaire, tant il me sidéra. Elle le répéta. Je tenais mon sujet, il a même fait la manchette.

Le lendemain, coup de téléphone de la Niçoise qui m’insulte. D’abord interloquée, je comprends enfin ma méprise: à cause de son accent, j’avais entendu «l’onanisme» alors qu’elle pensait «le nanisme». Sur le moment, rouge de honte, trahie par mon inconscient et ses préférences, j’aurais voulu mourir sur place. Aujourd’hui, j’en fais le prétexte d’une chronique.

Bref, la honte est un sujet passionnant. Je ne parle pas de celle qui tatoue l’âme et dont on ne se remet pas, mais des hontes mignonnes que l’on cache pour mieux les savourer.

Je me suis donc beaucoup amusée à lire dans l’excellente revue Décapage le sujet intitulé: «Cette œuvre ou cet artiste que j’ai honte d’aimer». Dix écrivains ont répondu à cette question. Eric Neuhoff ouvre le cortège avec cette précaution: «La frivolité ne souffre pas la moindre approximation. Quitte à être la risée de tout le monde, autant que ce soit pour de bonnes raisons.» La sienne se nomme France Gall, période Michel Berger. Ses meilleurs souvenirs de jeunesse lui sont associés. Pour d’autres, c’est Patrick Bruel ou le groupe Duran Duran qui fait office de petite madeleine. Egalement ancrée dans son enfance, mais toujours vivace, la passion de Laurent Sagalovitsch pour Louis de Funès. Il l’adore, le vénère, le chérit et connaît l’intégrale de ses répliques dans Oscar.

Pierre Michon, écrivain admiré entre tous, identifie ses goûts inavouables à la catégorie du niais, entre le sentimental et l’obscène. Sa liste est longue. Elle va des polars de vieilles Américaines à bague aux chansons de marins, de Sweet Gwendoline à Carla Bruni.

Craignant le deuxième degré condescendant, Karine Tuil dit n’avoir jamais eu honte d’aimer des œuvres mineures ou populaires. En revanche, «la communauté du Bon Goût la révulse». Et dans cette communauté, il est un auteur consacré, primé, encensé qu’elle aime et qu’elle ne devrait pas aimer: Céline.

Je note, toutefois, que personne n’est allé jusqu’à citer Musso ou Marc Lévy. Il leur manque probablement la patine d’un Guy des Cars ou le soutien d’un intellectuel incontesté, qui les sortirait de l’enfer du best-seller pour grandes surfaces.

Si la grande honte meurtrit, la petite grandit. Pour tous les cas précités, elle est une distinction, un peu comme un grain de beauté bien placé, une lubie qui fait jaser, une originalité qui ramène aux banalités partagées. Un snobisme, la petite honte? Peut-être, mais plus encore un plaisir sincère, un divertissement profond qui permet d’oublier les vanités auxquelles un écrivain peut aspirer: le Goncourt, par exemple. Mais ça, aucun auteur ne le dira jamais.

Je note que personne n’est allé jusqu’à citer Mussot ou Marc Lévy. Il leur manque la patine d’un Guy des Cars

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