Le pape François défend le droit des couples gays de vivre au sein d’une «union civile» qui les protège légalement. Il l’affirme dans le film documentaire Francesco, d’Evgeny Afineevsky, réalisateur, producteur et directeur de la photographie d’origine russe qui vit aux Etats-Unis. L’œuvre a été présentée mercredi soir en première mondiale au Festival international du film de Rome et les extraits figurant dans la bande-annonce montrent bien l’esprit dans lequel elle a été conçue: on y voit le souverain pontife en star mondiale, dans une mise en scène très hollywoodienne, musique ronflante et solennité spectaculaire:

Chi va piano, va sano. Car il faut se souvenir, comme le fait Le Monde, que «lors de sa première conférence de presse en tant que pape lors d’un voyage», François avait déjà «énoncé l’une des phrases les plus célèbres de son pontificat»: «Si une personne est gay cherche le Seigneur avec bonne volonté, qui suis-je pour la juger?» s’était interrogé le pontife jésuite en juillet 2013, «laissant augurer une inflexion sur la question de l’homosexualité». N’empêche: c’est tout de même la première fois dans l’histoire de l’Eglise catholique romaine qu’un pape plaide pour un pacte civil de solidarité ou ses formules apparentées.

Mais que dit-il exactement? Que «les personnes homosexuelles ont le droit d’appartenir à une famille, ce sont des enfants de Dieu. On ne peut évincer personne d’une famille, ni lui faire la vie impossible à cause de cela. Ce que nous devons faire, c’est une loi d’union civile, elles ont le droit d’être légalement protégées. J’ai défendu cela.»

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«En parlant au passé, le pape fait sans doute référence, toujours selon Le Monde, au temps où il était l’archevêque de Buenos Aires» et «s’était vivement opposé au gouvernement argentin, dirigé par Cristina Kirchner, qui avait entrepris d’ouvrir le mariage aux couples de même sexe. Il avait qualifié ce projet d’attaque qui vise à détruire le plan de Dieu. Il avait tenté de convaincre, sans succès, les autres évêques d’accepter une union civile comme alternative au mariage homosexuel – en vain.»

C’est aussi là que le bât blesse, car, comme le montre la une du Metro états-unien (ci-dessus), la confusion est déjà là avec l’usage des termes «gay weddings» à propos de ce qui est pourtant très clairement explicité par la Catholic News Agency. Ou dans le livre Sodoma (Ed. Robert Laffont, 2019), du professeur en économies créatives de la Zürcher Hochschule der Künste (ZHdK) Frédéric Martel, qui rapporte ce témoignage d’un pasteur en dialogue avec Jorge Mario Bergoglio:

Il m’a dit qu’il pensait que les couples de même sexe avaient effectivement besoin d’une protection légale et qu’ils devaient avoir ce droit grâce aux unions civiles, mais pas avec le mariage

Ce qui est un moyen de contourner la doxa, dans le fond. Le mariage étant «d’institution divine» et désignant «exclusivement l’union irrévocable d’un homme et d’une femme», c’est «sur cette conception que s’est fondée l’opposition catholique au mariage pour tous». Seulement maintenant, on n’en est plus au stade de la «concession faite du bout des lèvres» mais à celui de la «nécessité positive», d’un «droit pour les couples de même sexe». Et c’est le pape qui parle, dont les propos tranchent radicalement sur ceux de son prédécesseur, le très conservateur cardinal Ratzinger.

Cela «risque de faire des vagues dans l’institution», ce subtil distinguo que L’Obs qualifie de «petite révolution» et le Corriere della sera de «moment historique»! D’ailleurs, une fois de plus, Thomas Joseph Tobin, l’évêque de Providence (Rhode Island), s’est aussitôt mis à grincer des dents, en soutenant que la déclaration du pape contredisait «clairement l’enseignement constant de l’Eglise sur les unions de même sexe» dans des propos rapportés par l’agence Associated Press:

L’Eglise ne peut soutenir l’acceptation de relations objectivement immorales. Pour elle, les actes homosexuels demeurent intrinsèquement désordonnés

Lorsque Barack Obama avait annoncé son soutien à la légalisation du mariage de personnes de même sexe, ce prélat très conservateur avait déjà déclaré que c’était «un jour triste dans l’histoire des Etats-Unis», après avoir dénoncé à plusieurs reprises les dangers d’une culture LGBT «infiltrée» dans la société occidentale.

«Ce n’est toutefois pas une surprise», pour Le Figaro. Le pape avait déjà validé, en 2014, «la possibilité pour l’Eglise catholique de reconnaître l’amour des couples homosexuels dans le document préparatoire du synode sur la famille» en étant à «la recherche d’une éventuelle codification des droits qui peuvent être accordés aux personnes vivant dans une union homosexuelle. Mais cette perspective, poussée par l’épiscopat allemand – qui voudrait voir reconnues les bénédictions de couples homosexuels – et par plusieurs congrégations religieuses, dont les jésuites américains, n’avait pas reçu un nombre suffisant de voix pour être retenue comme une proposition synodale.»

Un silence volontaire

«De même, le silence volontaire de François, en 2015, sur le débat politique italien d’accorder ou non un statut légal aux couples homosexuels avait fortement surpris certains milieux.» Et voilà maintenant que certains parlent déjà de «polémique» après ces déclarations en espagnol qui font suite, dans le film, au témoignage d’un homosexuel, père de trois enfants. Celui-ci lui avait une fois demandé dans une lettre «s’ils devaient fréquenter l’église», explique l’ATS. Le pape l’avait alors «appelé au téléphone pour lui conseiller d’être transparent sur son choix de vie dans sa paroisse et d’y amener ses enfants»:

Au final, s’il ne s’agit donc pas là «d’une ouverture au mariage entre deux personnes du même sexe, c’est tout de même un pas en avant important pour la reconnaissance des droits LGBT» que relève Courrier international. Ce dont se réjouit aussi La Repubblica: «Les paroles de François ne s’adressent pas à l’Italie et à sa législation, mais au monde. Son discours souhaite sensibiliser avant tout l’Eglise elle-même, qui, sur ce terrain délicat, ne parle pas toujours d’une même voix.»

La référence est très claire: elle désigne l’aile conservatrice du Vatican, qui s’est souvent montrée méfiante par rapport aux avancées sociales encouragées par le pape François. Tout comme cet internaute de Valeurs actuelles qui écrit: «Un pape gauchiste, progressiste et pro-islam! Nous devons nous attendre à d’autres déclarations toutes aussi progressistes de sa part! Mais que font les cardinaux? Sont-ils tous d’accord?»

Reste que pour le Journal de Montréal, «le Conseil québécois LGBT voit dans ce plaidoyer un pas considérable pour l’Eglise qui s’adapte à nos sociétés», en rappelant que «cette institution a longtemps été oppressive pour ses communautés». Un avis que partage le pasteur protestant ouvertement gay Shaun Fryday, de l’Eglise unie de Beaconsfield:

L’Eglise catholique a été l’une des principales institutions à alimenter l’homophobie dans l’histoire. Que son chef prenne la défense des personnes LGBTQ, c’est majeur


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