«Il y a quelque chose de mieux que de s’agiter: c’est de s’ennuyer», écrivait Jean d’Ormesson en 2009. Qu’on aime l’écrivain ou qu’on déteste l’homme de droite, on serait bien ingrat de ne pas reconnaître à l’un comme à l’autre quelques fulgurances. Ainsi ce bref éloge de l’ennui, extrait de Qu’ai-je donc fait? et récemment réédité.

Définissant l’ennui comme «cet état béni où l’esprit désoccupé aspire à faire sortir du néant quelque chose d’informe et déjà d’idéal qui n’existe pas encore», l’académicien en démontre l’indiscutable fertilité. Newton s’ennuyait quand il vit la pomme tomber de l’arbre, écrit-il en substance, Chateaubriand «bâillait sa vie» avant d’écrire les Mémoires d’outre-tombe, Rousseau avait besoin de s’ennuyer pour «aiguiser ses idées». Dieu lui-même séchait sur pied avant de créer le monde.

L’écrivain parisien en déduit que «les petits esprits s’énervent au milieu de foules de choses, la plupart du temps inutiles», alors que «les grands esprits ne font rien et s’ennuient comme Descartes «enfermé seul dans un poêle en Allemagne» avant de découvrir des cieux». Jean d’Ormesson aurait raison sur toute la ligne s’il n’avait pas omis un terrible cas de figure: il arrive aussi aux petits esprits de s’ennuyer. De leur désoeuvrement jaillit alors quelque chose qui n’existait pas encore… mais ne manquait à personne.

Le très improbable comité «pour la défense des arbres et des allées de Plainpalais» semble ainsi tout droit sorti de l’esprit désoccupé de quelques autochtones opposés au réaménagement de la plaine maudite. Sauf à considérer l’immobilisme comme une vertu cardinale, il eût été préférable pour leur propre cause que lesdits autochtones s’ennuyassent un peu moins, puisque le projet qu’ils combattent… crée plus d’arbres qu’il n’en détruit.

Dans un registre voisin, si les Genevois avaient su qu’Eric Stauffer songerait un jour à revenir par la fenêtre après avoir été chassé par la grande porte, ils lui auraient certainement trouvé de quoi s’occuper depuis l’été dernier. Plutôt que de laisser son oisiveté forcée façonner un futur et pathétique «Parti genevois», au parfum tristement revanchard.

D’autres exemples me viennent à l’esprit, vous vous en doutez. Mais je ne voudrais surtout pas vous ennuyer…

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