Revue de presse

Les petits Syriens «en extase» à la une de «Libération» créent la dispute

La photo d’un centre de médias syrien qui fait penser à un tableau du Caravage pour dire l’horreur de la guerre: est-ce justifié, comme choix journalistique, ou non? Le débat fait rage

La page une de Libération de jeudi a fait tellement polémique que le quotidien français y revient ce vendredi, dans un éditorial circonstancié du directeur des éditions, Johan Hufnagel. Il semblerait même qu’elle ait été «brandie […] à l’ONU pendant le débat sur la condamnation de l’attaque chimique en Syrie», selon le site Imagesociale. Elle a également «circulé […] sur les médias turcs, sur Al-Jazira» et sur Twitter, bien sûr, où elle est abondamment commentée, à commencer par la page Facebook de l’Edlib Media Center.

«Parmi l’atroce iconographie du massacre de Khan Cheikhoun, rediffusée à des fins militantes, les images d’enfants suffocants ont joué leur triste rôle d’ambassadeurs de l’indignation.» Ce n’est pas la première fois, pensons au petit Aylan, pensons à la jeune fille napalmée pendant la guerre du Vietnam. De fait, dit encore Imagesociale.fr, le choix de Libé, «qui a fait débat au sein de la rédaction, reste isolé. Plusieurs journaux, dont le New York Times, ont fait […] leur Une sur les enfants victimes, mais avec des images moins violentes de soins hospitaliers.» Le Temps a opté pour le même type d’image, des enfants alités, mais en page 5. On dira donc, pour résumer un débat complexe, «que les limites de la norme journalistique mainstream ont été franchies» par le journal français.

«Au total, le débat sur l’image paraît secondaire. Le massacre a bien eu lieu. En rediffuser les signes est une façon élémentaire de témoigner d’un sentiment de scandale, de révolte et de honte. Comme toujours avec le conflit syrien, le soupçon de l’impuissance guette. Mais refuser de voir ou de manifester sa colère n’aurait-il pas été encore pire?» en renonçant à publier ce cliché qui est en fait une capture d’écran tirée d’une vidéo publiée par l’Edlib Media Center, «un canal de diffusion syrien anti-Bachar al-Assad, et diffusée par la suite par l’agence de presse AP», explique Le Huffington Post. Lequel propose une sélection de tweets reconnaissant le courage de la démarche ou horrifiés comme celui de @silent_yann: «@libe Vous êtes des monstres. Vous êtes ignobles. Etait-ce nécessaire? Non! Vous VENDEZ un journal exhibant des enfants morts en une. A vomir.» Ou non:

Le choix le moins clair, par contre, est celui du site toujours pénible Jeanmarcmorandini.com, qui dit avoir «choisi de ne pas afficher cette Une sur sa home et en haut de cet article en raison de sa violence et de la polémique qu’elle déclenche, et surtout car les visages de ces enfants n’ont pas été floutés.» Et précise, ensuite, de manière assez hypocrite: «En descendant au bas de cette page vous faites le choix de voir cette Une. Merci.» Pas de quoi.

D’autres interrogations, abyssales, ont surgi dans l’esprit de Johan Hufnagel, sur «L’histoire de cette une qui nous hante»: «Mettre des photos de victimes, a fortiori d’enfants, pose bien sûr des questions. Est-ce trop dur? Peut-on le faire, dans le respect des victimes? Ce que nous faisons avec des Syriens, le ferions-nous avec des petits Français?» (La même question est traitée dans 20 Minutes France.) «Sera-t-on accusé d’avoir voulu choquer pour vendre? Ou pour choquer? Les photos font penser à un tableau de maître flamand, faut-il les publier au risque d’esthétiser un crime?» Les réactions, sur Twitter, sont contrastées:

Mais au bout du compte, le raisonnement a été le suivant, chez Libé: «Assad tue ses enfants. «Les enfants d’Assad» sera le titre, ses enfants seront la photo. J’espère qu’ils hanteront ceux qui estiment que les crimes d’Assad sont des «erreurs politiques» en Syrie. Car ces «erreurs politiques» ont un visage. Ne détournons pas les yeux.» La position a au moins le mérite d’être claire. Télérama, par exemple, la soutient fermement: «Esthétique en diable», l’image «renvoie à l’iconographie religieuse avec ces gamins semblables à des anges baroques en extase, descendant du paradis, le bassin emmailloté dans un linge identique à celui du Christ sur la Croix. Sauf que non. Il n’y a aucune mise en scène ni retouches numériques là-dedans.»

Lire aussi:  Ulcération générale après l’attaque chimique sur des civils en Syrie

En Suisse romande aussi, le débat a été vif, à partir de la page Facebook d’une internaute ex-journaliste au Temps, qui a posé la bonne question: «Que penser de cette une de Libé qui ressemble à une homepage de site pédophile ou à une installation d’art contemporain? Je suis perplexe.» On lui répond que «c’est indécent et sans aucun respect pour ces enfants morts. Le désir d’être celui qui sait mieux que les autres, celui d’être le premier à dire juste sans doute.» Et quand un écrivain genevois, au même endroit, s’exclame «nauséabond Libé!», un photographe bien connu de la place romande sort du bois et écrit: «Un peu facile, je trouve, comme critique…»

Le créateur d’images dit ensuite son désarroi, qui se lit dans son style et sa syntaxe hachée: «Je ne sais que penser de cette image… car elle est très esthétique… composition… couleur… alors qu’elle nous parle de l’horreur, de la pire horreur… euh désolé, mais pédophilie, NON! il faut soi-même avoir l’esprit mal tourné pour voir de la pédophilie dès que des enfants sont nus… mais voilà… on dirait un tableau… c’est tout le problème et l’ambiguïté de la photo de presse qui se pose et nous interroge ici… je n’ai pas la réponse… à peine je l’ai vue, je me suis dit: elle va gagner le World Press Photo… et en même temps cette image est hélas la réalité! Une réalité à dénoncer… vaste débat…»

Caravage ou Jérôme Bosch?

«On dirait un tableau du Caravage, montrant une horreur imaginaire, car empruntée à la mythologie, une mise en scène esthétisante d’un événement qui n’a existé que dans les livres, sauf que cette horreur est bien réelle et c’est d’autant plus insoutenable», écrit encore une autre journaliste.» Sauf, peut-être «que ce qui peut passer en peinture ne passe absolument pas en photographie», lui répond la première. Ce qui fait bondir le même photographe: «Si la situation est esthétique… on ne peut pas le reprocher au ou à la photographe… faux procès!» Et tout le monde a oublié, à ce stade, ou ne savait pas encore qu’il s’agissait d’une capture d’écran d’une vidéo. Et pas du résultat obtenu par le déclenchement d'un obturateur.

Au-delà du débat, il y a peut-être cette conclusion qui s’impose, toujours issue de Facebook: «Eh bien moi, j’aime cette couverture, pourquoi faudrait-il toujours dénoncer les atrocités avec des illustrations atroces? Que cette image soit cruellement belle ajoute à l’atrocité et à notre aveuglement de l’état du monde. C’est plus Jérôme Bosch que Caravage.» Parce que ce bon vieux Hieronymus van Aken avait compris, au XVe déjà, que la majorité des scènes qu’il représentait dénonçait l’existence de ses contemporains auxquels il n’offrait qu’une perspective: l’enfer.

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