L’avis de l’expert

A petits pas vers la paix en Terre promise

Depuis un siècle, la question de la paix au Moyen-Orient a été principalement centrée sur le conflit israélo-palestinien. Un épicentre de haine et de violence mais aussi de bonnes volontés qui ne désespèrent pas de régler, un jour, ce conflit

Fin septembre, Mahmoud Abbas a su convaincre le Hamas de signer l’Accord du Caire mettant fin à la coûteuse opération «Bordure protectrice» d’Israël dans la bande de Gaza. S’en est suivi le retour en force de l’Autorité palestinienne (AP), qui en avait été chassée manu militari en 2007. Le bras de fer entre les deux protagonistes a ainsi franchi une nouvelle étape dans le processus entamé par leur accord de réconciliation de juin ouvrant la porte du gouvernement palestinien à des ministres du Hamas. Un marché de dupes pour certains. L’AP est redevenue le seul représentant de tout le peuple palestinien. Une victoire que Mahmoud Abbas a su exploiter en lançant son appel à l’évacuation des territoires occupés et en faveur de la création d’un Etat palestinien de plein droit devant l’Assemblée générale des Nations unies.

La question de la paix au Moyen-Orient a été principalement centrée, depuis la Grande Guerre et jusqu’aux guerres du Golfe, sur le conflit israélo-palestinien. Les bonnes volontés à la recherche d’un règlement pacifique n’auront pas manqué, qui ont obstinément exploré des solutions médianes, comme le comte Folke Bernadotte, médiateur des Nations unies, le roi Abdallah de Jordanie, l’un et l’autre assassinés, ou encore Moshe Sharett, un premier ministre ouvert à des retours de réfugiés. Quelques-uns des porte-drapeaux d’une noble corporation de forgerons de la paix prêts à aller jusqu’au sacrifice de leur vie. Les Accords d’armistice de Rhodes corrigeront le découpage territorial de la Palestine, mais laisseront échapper la reconnaissance internationale d’un Etat palestinien arabe.

De Suez à la guerre des Six-Jours

La guerre du canal de Suez de 1956 opposant la Grande-Bretagne, la France et Israël à l’Egypte allait compliquer la recherche d’une solution. Le panarabisme du colonel Nasser aurait pu être, dans le contexte du jaillissement des indépendances nationales dans le tiers-monde, le ferment d’initiatives originales reposant sur sa popularité croissante dans les masses arabes après sa réussite dans la guerre en 1956. Il s’investira pourtant dans des entreprises plus hasardeuses, comme au Yémen, pour la jeune République arabe unie, mis à part, d’un point de vue palestinien, l’avènement de l’OLP.

La création par l’ONU d’une force d’interposition des Casques bleus entre les belligérants, fruit d’une brillante initiative du gouvernement canadien, facilitera la sortie de la crise de Suez; elle ne parviendra cependant pas à faire barrage à la guerre des Six-Jours en 1967, ni à bien des tragédies ultérieures, mais en atténuera la fréquence et la cruauté. Pourtant les bonnes volontés ne manqueront pas, là aussi, pour promouvoir la paix, à l’instar du savant plan de solution territoriale du vice-premier ministre Yigal Allon dans les années 60-70.

Si vis pacem… para bellum. C’est par les armes que s’est clôturée, le 6 octobre 1981, la chevauchée héroïque de Sadate en 1973 par-dessus le canal de Suez. Son noble but: rendre leur honneur aux armées arabes pour ensuite donner les meilleures chances à une paix des braves privilégiant les vertus du dialogue direct. Malgré Camp David I, diligenté par Jimmy Carter, malgré le Prix Nobel de la paix partagé avec Menahem Begin en 1978, et à cause de beaucoup d’autres choses, l’incompréhension prévaudra et les Palestiniens devront attendre. Restera le traité de paix égypto-israélien, qui, envers et contre tout, servira de référence même après l’annexion de Jérusalem par les héritiers des Hébreux en juillet 1980.

Les années 80 sont dominées par les crises qui se déchaînent autour du périmètre israélo-palestinien avec une mobilisation croissante des puissances extérieures au Proche-Orient dans un contexte de Guerre froide. Le cœur de la région n’est guère épargné, qui voit la Syrie, chassée du Golan, jeter son dévolu sur son fragile et trop prospère voisin libanais. L’expulsion de la direction de l’OLP de Jordanie, direction le Liban, précipitera l’extension du conflit par Israël vers cet autre pays de la ligne du front. Le même processus qu’en Jordanie se répétera avec un nouvel exode de Yasser Arafat, vers la Tunisie cette fois, endeuillé par le martyre des réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila.

Le président de l’OLP déclare, le 3 mai 1989 à Paris, que les articles de la Charte nationale palestinienne prônant la destruction de l’Etat d’Israël sont «caducs». La voie s’ouvre devant la reconnaissance mutuelle des deux parties au conflit. Ce seront de nouveau les Etats-Unis qui agiront dans le droit fil de la désagrégation du bloc de l’Est. D’où de nouvelles poignées de mains sur la pelouse de la Maison-Blanche en présence de Bill Clinton, le 6 septembre 1993, entre Yitzhak Rabin, Shimon Peres et Yasser Arafat, censées transformer des ennemis en simples rivaux sur la terre de Palestine.

Le démarrage du processus d’Oslo, insufflé par le gouvernement norvégien, est venu démontrer, à la surprise générale, que le pire n’est pas toujours certain. L’Etat d’Israël avait désormais un passé sur cette terre, si court soit-il, les Palestiniens la promesse d’un avenir. Cela valait assurément trois Prix Nobel supplémentaires. Il reviendra à Mahmoud Abbas et Shimon Peres d’apposer les signatures d’Israël et de l’OLP en coulisses. Mais un juif qui assassine l’un de ses frères, auquel il doit la terre qui le porte, balayera les espoirs les plus fous. La mort en 1995 de Yitzhak Rabin rompra pour longtemps un charme si précieux pour corriger la logique des faits.

De son côté, le président de l’OLP était porté par le suffrage universel à la présidence de la toute jeune Autorité palestinienne installée d’abord à Gaza dans un embryon d’Etat. Un Bill Clinton finissant relancera en 2000 le processus de règlement. Des perspectives de solution globale concrètes, il y en aura à Camp David II. Mais ni Ehoud Barak, ni Yasser Arafat n’oseront faire le saut de la paix. Ils laisseront le Hamas à Gaza, le Hezbollah au Liban du Sud, et le djihad islamique se confronter avec Ariel Sharon.

L’objectif du premier ministre, masqué par une apparente improvisation: attacher son nom à la solution du conflit israélo-palestinien, un objectif qui reste louable même dans cet ordre d’importance. Sa méthode: bousculer les lignes en serrant au plus près l’opinion publique partagée entre l’option des partisans de La Paix Maintenant et l’appréhension d’une concrétisation du projet d’Etat palestinien. Parfaitement à l’aise dans une configuration militaire, Ariel Sharon frappera alternativement ou simultanément tous ses interlocuteurs potentiels, à commencer par Yasser Arafat, emmuré vivant dans son quartier général de Ramallah. Dans ces circonstances, la «Feuille de route» des Etats-Unis lui permettra de gagner le temps nécessaire à la mise en place de son dispositif.

Le mystère de la mort d’Arafat

Survient alors le même petit miracle que lors de la Conférence de Madrid qui avait servi, dix ans plus tôt, de paravent aux négociations d’Oslo. C’est un pavé dans la mare que jetteront des personnalités de premier plan des deux camps, le 1er décembre 2003, en rendant public le texte de l’Accord de Genève, qui dessine dans le détail les contours d’un règlement global sur la base de ce qui avait été mis en gestation à Camp David II, puis affiné à Taba en 2001. Las, les deux principaux concernés, Ariel Sharon et Yasser Arafat, ne saisiront pas la perche tendue par des hommes de bonne volonté et dont les compétences méritaient davantage de considération.

L’aboutissement de l’enquête de la justice française, à la demande de la veuve de Yasser Arafat, permettra peut-être un jour de savoir comment le polonium 210 qui a ôté la vie au combattant suprême de la cause palestinienne est arrivé jusqu’à lui. Sa mort dans un hôpital parisien, un 11 novembre 2004, suivie de l’attaque cérébrale de son dernier adversaire direct, le général Sharon, en janvier 2006, bouleversera la donne. Le successeur de Yasser Arafat, Mahmoud Abbas, aura-t-il l’aura indispensable pour imposer une solution négociée et viable?

Ce dernier a été derrière le processus d’Oslo en 1993 et derrière l’Accord de Genève dix ans plus tard, multipliant les avancées de l’OLP en direction de la reconnaissance implicite par la communauté internationale d’un Etat palestinien. Il a additionné les succès en 2014 aussi bien à l’ONU que devant le parlement britannique, dont une importante minorité vient de voter en faveur de la reconnaissance d’un Etat palestinien. Jusqu’où pourra-t-il encore progresser, alors qu’une vague se lève, bien plus puissante que les Printemps arabes, et qui projette une ombre sinistre sur l’avenir du Moyen-Orient et sa mosaïque de peuples?

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