Editorial

Le peuple contre la démocratie barnum

L'UDC a voulu faire voter les Suisses sur un gadget inédit et bizarre, une initiative qui vise à accélérer un processus déjà lancé en le durcissant. Elle récolte une gifle bien méritée

Les citoyens se sont mobilisés pour enterrer l'initiative de renvoi des criminels étrangers. Il y a eu un fort engagement dans les urnes grâce à un sursaut de la société civile, comme si de nombreux acteurs avaient appris du vote d'il y a deux ans sur la libre circulation. Le travail d'information sur le terrain, à travers les médias et sur les réseaux sociaux a payé.

Ce que l'UDC proposait dimanche, c'était une démocratie barnum. A des populistes qui faisaient dans la pyrotechnie politique, les citoyens ont préféré la voie de la sagesse. Pourquoi en effet revenir sur un texte qui avait déjà été accepté par le Parlement, une loi sévère mais juste, inscrite dans le processus législatif normal, et qui laissera aux juges la marge d'apprécier chaque situation et de continuer de jouer leur rôle?

Pour l'UDC, qui a amené les Suisses à voter sur un gadget inédit et bizarre, une initiative visant à accélérer un processus déjà lancé en le durcissant, c'est une gifle. Le premier parti de Suisse pensait faire le doublé, deux ans après l'initiative du 9 février 2014 contre la libre circulation, dans le cadre de son grand récit sur «la Suisse organisée et sûre face à un monde plein d'incertitudes et de dangers». C'est raté. L'UDC pensait pourtant bénéficier d'un climat anti-étrangers lié à la crise des migrants en Europe et faire passer ce texte facilement.

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La preuve, ses ténors se sont laissé aller à des dérapages racistes et machistes pendant la campagne, pensant que toutes les outrances passeraient durant cette période troublée. On se souvient de la sortie «on vient d'importer en Europe un million de paires de c... pleines et frustrées» lâché par le conseiller national UDC genevois Yves Nidegger sur un plateau de télévision (à la minute 22.55), face à un journaliste complaisant qui n'a pas cru bon de réagir. Ou de la publicité du parti de Christoph Blocher en toute fin de campagne, qui prétendait que l'initiative permettait de «protéger nos femmes et nos filles» des criminels étrangers. Nous aurions pu attendre que l'histoire prenne le temps nécessaire pour juger un jour ces moments indignes de notre démocratie. Le peuple a fait mieux, il a immédiatement réagi dans les urnes.

Raté aussi la mise en opposition du citoyen et du droit international. Le peuple a tranché, il ne souhaite pas se mettre en marge de la communauté des nations en considérant que le droit interne prime. Mieux, il n'a pas voulu grossir encore le trait de ce qu'il avait voté en 2014. Et 2016 ne sera pas l'année d'un nouveau vote violant le principe européen de libre circulation.

Les représentants de l'UDC réunis hier à Einsiedeln – là où se situe une célèbre abbaye – pouvaient se lamenter, car la magie noire qu'ils ont tentée ce weekend n'a pas fonctionné comme prévu. Tout mélanger dans l'ordre juridique, violer la séparation des pouvoirs, agiter les peurs, tout cela aurait pu amener à ce que la poudre et la foudre embrasent la vie politique suisse. Au lieu de cela, c'est une saine sanction démocratique qui est prononcée à l'encontre du premier parti de Suisse. Cela faisait longtemps que l'UDC n'avait pas donné l'impression d'être aussi loin du peuple et des ses préoccupations. Comme si la formation, qui fait son beurre du rejet des élites déconnectées, faisait désormais pleinement partie de ce qu'elle dénonce. 

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