Il était une fois

Le peuple a dit. Qu’est-ce qu’il a dit, déjà?

OPINION. Avoir à appliquer la décision du peuple britannique de quitter l’Union sans qu’il en coûte ni aux Britanniques ni à l’Union, c’est comme avoir à appliquer la décision du peuple suisse contre «l’immigration de masse» sans toucher aux accords bilatéraux, écrit notre chroniqueuse Joëlle Kuntz

L’interprétation du premier accord de séparation passé la semaine dernière entre le Royaume-Uni et l’Union européenne donne lieu aux tortillages linguistiques qui sont habituels en Suisse quand il s’agit de dire non = oui à l’Europe. Bienvenue à Theresa May dans le train fantôme de la rhétorique où les mots se transforment magiquement en leur contraire ou se détournent furtivement de leur sens original. Avoir à appliquer la décision du peuple britannique de quitter l’Union sans qu’il en coûte ni aux Britanniques ni à l’Union, c’est comme avoir à appliquer la décision du peuple suisse contre «l’immigration de masse» sans toucher aux Accords bilatéraux: la solution réside dans une grande maîtrise de l’esquive par des éléments de langage élastiques. Le peuple a beau avoir dit quelque chose un jour, il n’est pas propriétaire de l’exégèse de son vote et les besoins pratiques du présent l’emportent toujours sur les sautes d’humeur du passé.

Un Brexit de plus en plus mou

On sait maintenant que Theresa May a choisi un Brexit «mou» plutôt que «dur»: un départ suivi d’un accord de coopération serré avec l’UE. La reculade, depuis son martial «Brexit veut dire Brexit», lui a pris un an, le temps que prennent normalement les reculades. Son problème aujourd’hui est la frontière entre la République d’Irlande, membre de l’Union, et l’Irlande du Nord, membre du Royaume-Uni sortant. Les deux Irlande ont signé la paix en 1998, se promettant amitié et soutien. Paix précieuse du Good Friday après trente ans de violences. Paix cassable, à manipuler avec délicatesse. Les mauvais souvenirs inspirent ici une dose de précaution.

Dans l’article 49 de l’accord conclu le 8 décembre avec ses interlocuteurs européens, la première ministre a donc consenti à ce que tout arrangement à venir soit «compatible» avec le maintien de cette paix irlandaise régie par plus d’une centaine d’obligations mutuelles allant des affaires agricoles aux droits humains. Si cette compatibilité n’était pas possible dans le cadre d’un accord général entre Londres et Bruxelles, le Royaume-Uni resterait «entièrement aligné» sur «celles des règles du marché intérieur et de l’union douanière qui soutiennent la coopération Nord-Sud, l’économie de toute l’île et la protection de l’accord de paix de 1998». Autrement dit, si le Brexit devait menacer la bonne entente irlandaise, il faudrait le mollir jusqu’à la dernière limite: l’acceptation d’un alignement sur les règles européennes. Voilà qui ressemble à s’y méprendre à ce que nous appelons en Suisse la «reprise autonome du droit communautaire», cet «autonomer Nachvollzug» grâce auquel nous faisons semblant d’être indépendants tout en veillant à ne pas contredire les gardiens du grand marché européen qui nous fait riches.

Procédés thaumaturgiques

Si les deux Irlande ne peuvent être séparées par une frontière dure comme celles qui distinguent les membres et les non-membres de l’UE, Theresa May précise dans l’article 50 de l’accord qu’il ne peut pas non plus y avoir de frontière, ni dure ni molle, entre le Royaume-Uni et l’Irlande du Nord. Les entreprises nord-irlandaises doivent se sentir chez elles dans l’espace homogène du marché intérieur britannique. En toute logique, «l’alignement réglementaire» qui prévaudrait en Irlande finirait donc par prévaloir dans tout le royaume. C’est d’ailleurs ce que souhaite l’Ecosse, soucieuse du plus grand rapprochement possible avec l’Union. Et c’est aussi ce que vise le négociateur en chef du gouvernement May, David Davis: le concept d’alignement pourrait s’appliquer selon lui à l’ensemble des relations du Royaume-Uni avec l’Union.

«Alignement réglementaire» ou «reprise autonome de l’acquis» sont les procédés thaumaturgiques par lesquels les Anglais et les Suisses soignent leur indépendance blessée. Nourris au Grand Marché qui leur impose des règles en échange de ses avantages, ils restaurent un moi politique libre par le geste enchanteur de choisir eux-mêmes les modalités de leur dépendance.


La précédente chronique: Plus t’as faux, plus t’es riche

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