ma semaine suisse

Le peuple et les élites économiques

Contrairement à ce qu’affirment les opposants à l’initiative Minder, il existe d’excellents arguments économiques en faveur d’une telle régulation, comme le démontre François Modoux

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Donnés perdants par deux sondages, apparemment résignés, les adversaires de Minder peuvent méditer leurs erreurs. En tête, celle consistant à dénigrer le citoyen tenté de vouloir réguler les salaires «abusifs» des managers. Le oui à l’initiative serait le vote des tripes, de l’émotion, de la jalousie mal placée ou d’une morale opportuniste. La «réponse populiste» à un problème circonscrit et pas si grave. Vraiment?

Cette musique frappée à la grosse caisse a fait sortir du bois des chefs d’entreprise et des professeurs d’économie d’un tout autre avis. Très informés des dysfonctionnements à l’origine de la surenchère des rémunérations dans les plus grandes sociétés cotées en bourse, ces honnêtes témoins du grand marché ont rappelé qu’il existe d’excellents arguments économiques en faveur d’une régulation à la Minder. Leurs interventions embarrassent ceux qui ont intérêt à ce que les règles changent le moins possible.

Les adversaires de Minder ont fait comme si la crise financière de 2008 n’avait jamais existé. Cette secousse a pourtant projeté une lumière crue sur les dangers d’une culture du risque insensée qu’a favorisée le modèle de rémunération promettant à quelques-uns des bonus faramineux en récompense de gros profits immédiats. L’obsession du court terme est un cancer qui ronge spécialement le secteur financier.

L’expérience montre que le chemin séparant le succès et l’échec d’une entreprise a souvent la forme d’une arête étroite. Bien peu de chose, parfois même le hasard, peut décider ce qui crée les conditions du succès ou précipite la chute. Le patron qui le reconnaît s’oblige à un peu d’humilité. Il a aussi un sens aigu des responsabilités. Il évitera de réclamer des bonus en millions quand la jauge de sa réussite, lisible dans le cours volatil de la bourse, tient pour l’essentiel à une restructuration qui a biffé des wagons d’emplois. En période de récession, quand les recettes d’une entreprise diminuent, il est juste que celle-ci adapte ses charges, donc réduise son personnel. Mais cette mesure de crise ne garantit pas à elle seule le succès durable de l’entreprise.

En vérité, la recherche économique regorge d’études montrant que le salaire des étages supérieurs des grandes sociétés est rarement lié à leur profitabilité, mais presque toujours à leur taille; et que la hauteur des salaires versés aux grands patrons n’est absolument pas une garantie de bonne gestion.

Les travaux d’Andrew Smithers font réfléchir. Ce fameux analyste financier britannique a montré comment la part trop belle faite aux bonus constituait un frein à la croissance. Pour atteindre des objectifs financiers annuels et donc percevoir les bonus promis, le management se retient de procéder aux investissements si nécessaires pour pérenniser l’entreprise. On le vit aujourd’hui de façon dramatique à l’échelle mondiale: les grandes compagnies ont rarement eu autant de cash en caisse, mais elles n’ont jamais aussi peu investi. Leur rentabilité atteint des sommets; leurs dirigeants appliqués sont généreusement récompensés, mais l’intérêt économique global est contredit. Conclusion désabusée de Smithers: la rémunération basée sur des incitations immédiates explique en partie le trop lent retour à la croissance après le krach de 2008.

Dans un ouvrage décapant, A Capitalism for the people, Luigi Zingales fait lui aussi le procès des dérives du capitalisme. Professeur à la Chicago Booth School of Business, ce disciple du penseur libéral Milton Friedman préconise deux mesures radicales: renforcer à tout prix l’actionnaire pour casser la complicité néfaste entre dirigeants et administrateurs; et briser la relation incestueuse entre les compagnies surpuissantes et les Etats. Les rémunérations démesurées de quelques managers et administrateurs découlent directement de ces dysfonctionnements dont l’opinion a bien raison de s’offusquer, dit Zingales.

«Un peu de populisme», poursuit-il, n’est pas de trop «pour équilibrer le pouvoir disproportionné des élites économiques.» Sans le soutien populiste du Parti populaire américain, jamais le président Theodore Roosevelt n’aurait réussi à faire adopter le Antitrust Act. Cette loi contre les mastodontes monopolistiques a longtemps empêché que le «big business» n’impose ses propres règles de régulation et ne devienne incontrôlable.

Le peuple suisse a la chance d’être consulté sur des pratiques dont il ne voit pas ce qu’elles ont de vertueux. L’occasion lui est donnée d’employer son pouvoir modérateur tellement loué en d’autres circonstances.

L’initiative Minder, une «réponse populiste»? Plusieurs patrons et économistes sont d’un tout autre avis

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