Nouvelles frontières

Le peuple pluriel face aux élites populistes

L’accusation portée contre l’élite ou l’«establishment» par les tribuns populistes ne doit pas nous leurrer

Longtemps j’ai hésité à parler de populisme. Cela me semblait une façon simpliste d’écarter des préoccupations ou des demandes véritablement populaires. Taxer de populiste telle mesure ou tel discours revient à se débarrasser à bon compte d’un problème dont la résolution ne peut se passer d’un débat contradictoire. Taxer de populistes des manifestations de mécontentement envers le système tel qu’il fonctionne, c’est s’exposer à se voir traiter d’élitisme en retour. Le populisme et l’élitisme ne sont-ils pas les deux faces de la même pièce?

Travail d’introspection

Le recours à l’anathème du populisme est revenu en force dans le sillage de la crise financière, puis économique, provoquée par l’effondrement de la bulle immobilière américaine. La grogne des populations – victimes de leurs créanciers véreux ou de politiques d’austérité brutales – envers les dérives du système capitaliste n’était-elle pas légitime? Occupy Wall Street aux Etats-Unis, Podemos en Espagne, Syriza en Grèce, ou d’autres mouvements de ras-le-bol ailleurs en Europe, ont un peu trop vite été disqualifiés au nom de leur soi-disant caractère populiste – de gauche dans ce cas. Les droites au pouvoir, parfois appuyées par les socialistes, ont fait l’économie d’un véritable travail d’introspection sur les raisons de la crise.

Le marasme économique et l’augmentation des inégalités qui l’ont accompagné dans de nombreux pays ont ensuite poussé certaines populations à vouloir défendre leurs acquis, la confiance dans la croissance étant brisée. L’inquiétude s’est alors portée sur l’immigration, l’étranger qui menace l’édifice social et la cohésion nationale. Cette demande de protection face à la concurrence extérieure a tout aussi vite été écartée au nom de son caractère populiste – de droite cette fois-ci. La gauche de pouvoir, souvent appuyée par les droites classiques, a là aussi échoué à diagnostiquer un malaise bien plus profond lié à l’accélération des transformations du monde. Certaines peurs, y compris identitaires, sont légitimes.

Populisme et leader populiste

Le mauvais usage de la dénonciation du populisme – nourrissant le rejet de l’élite – n’empêche pas le fait qu’il existe un véritable danger populiste: celui de leaders politiques qui s’érigent en porte-voix d’un peuple sacralisé et niant la diversité qui est propre aux démocraties. Christoph Blocher, Marine Le Pen, Viktor Orban, Alexis Tsipras, Nigel Farage, Norbert Hofer, Vladimir Poutine ou Donald Trump sont des populistes. C’est leur instrumentalisation des peurs qu’il faut combattre et non le fondement de ces mêmes peurs, aussi extravagantes puissent-elles parfois paraître. C’est leur vision simpliste du monde qu’il faut questionner, sans se contenter d’affirmer qu’il n’y a pas d’alternative à la globalisation comme on l’a longtemps fait en estimant qu’il était trop compliqué d’expliquer ce «mouvement de l’histoire».

L’accusation portée contre l’élite ou l’«establishment» par les tribuns populistes ne doit pas nous leurrer. Ils sont eux-mêmes issus des élites et soutenus par des élites. Leur critique du «politiquement correct», de la «bien-pensance» ou de la «déconnexion de ceux qui nous gouvernent» – ce petit lexique populiste – ne doit pas nous impressionner. Leur entreprise de délégitimisation des pouvoirs, des partis, des médias, du progrès et du droit international ne doit pas s’imposer.

La digue du pluralisme

Face aux sirènes des élites populistes, la résistance commence par un simple rappel: l’élite, comme le peuple, existe mais ne forme pas un tout. C’est une réalité plurielle et complexe. C’est le premier pas contre le discours de haine tenu par tous ceux qui prétendent avoir le monopole du peuple.

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