Chronique

Les peuples, comme les individus, ont besoin de sécurité

OPINION. Sous ses allures plutôt cool, le monde d’aujourd’hui est profondément inquiétant, et il ne faut pas s’étonner que les peuples cherchent à satisfaire leur besoin naturel de sécurité, explique notre chroniqueuse, Marie-Hélène Miauton

Le Danemark a développé un art de vivre à la maison, avec lumières tamisées, douceur des matériaux, bougies et bonnes odeurs, ce qu’on appelle le hygge. Grâce à lui, dit-on, les Danois sont le peuple le plus heureux du monde. Ainsi, cette nation pourtant moderne et technologiquement évoluée cultive une attitude qui peut sembler un peu rétrograde mais qui correspond à ce besoin essentiel qu’ont les êtres humains d’un lieu où ils sont en sécurité, portes et fenêtres fermées, bien au chaud avec les membres de la famille, ceux qu’on aime et dont on veut le bien-être. Un lieu, préservé de l’adversité du monde, où se ressourcer avant d’affronter les combats du lendemain et les vicissitudes de la vie. Un lieu, enfin, d’intimité, où il est possible d’ôter le masque imposé par la société, et d’être soi-même. Nul ne critique le Danemark, au contraire, leur hygge est très mode, très tendance, très in.

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Tendanciellement «hygge»

Pourquoi, dès lors, ces valeurs appréciées à titre individuel sont-elles jugées nocives à l’échelle nationale, au point qu’on cesse de comprendre et d’estimer les gens qui s’en réclament, affublés de qualificatifs dépréciatifs et stéréotypés. Contrairement à ce qu’il en est dit, ce besoin de sécurité des peuples ne signifie pas pour autant qu’ils soient repliés sur eux-mêmes, égoïstes, ou agressifs vis-à-vis des autres. Ainsi le Danemark est un pays normal, quoique tendanciellement hygge: il est actuellement dirigé par une coalition de droite libérale, connaît une économie compétitive, une croissance régulière et un faible taux de chômage. C’est un membre assez critique de l’Union européenne et de l’Espace Schengen, resté hors zone euro. Il conduit une politique d’immigration prudente avec 31% de demandes acceptées en 2017, le taux le plus bas d’Europe occidentale. De ce portrait, il est permis de conclure que les peuples ont des besoins similaires sur le plan personnel et national: écologie, solidarité, civilité, pacifisme, accueil raisonnable et pourtant chaleureux d’autrui… mais également souci d’indépendance, priorisation des intérêts collectifs nationaux, sécurité aux frontières.

En réalité, ce besoin de sécurité a beaucoup souffert de la mondialisation et de la construction européenne. Car qui dit sécurité, dit frontières, celles que le système Schengen a fait reculer aux marches sud de l’UE, en Italie, en Grèce, en Espagne, avec les problèmes d’immigration qu’on sait. Mais qui dit frontières, dit souveraineté, exactement le contraire des tendances actuelles qui vont vers une délégation toujours plus grande à des instances supérieures et mondialisées, telles l’ONU, le BIT, l’OMC… Telles les ONG, dont certaines se sont mises à contrôler les pays sous l’angle de la corruption, de la liberté, du respect des droits de l’homme ou de la femme… Telle l’UE, à laquelle ont été confiées des tâches autrefois étatiques mais sans qu’une organisation fédérale permette la lisibilité des responsabilités. Les pouvoirs, autrefois proches, sont remontés à des niveaux trop éloignés pour que les peuples puissent s’en sentir parties prenantes.

La famille nationale

D’où le ras-le-bol des populations. On pense à la France des «gilets jaunes», mais aussi à l’Angleterre des «brexiteurs», à l’Autriche du FPO, à la Hongrie d’Orban, à la Pologne de Droit et Justice, à l’Italie de Salvini, aux USA de Trump, au Brésil de Bolsonaro… Cela commence à faire beaucoup pour continuer à faire la sourde oreille. Même si tous ces mouvements ne se ressemblent pas sur tous les points, ils ont en commun la volonté de rétablir cette fonction première de l’Etat qu’est la sécurité de ses ressortissants. Que le pays redevienne une maison pour la famille nationale, possiblement élargie, un foyer où la solidarité est infaillible mais où chacun fait sa part. Un foyer qui compte de nombreux voisins, qui organise même des apéros de quartier et des invitations entre amis, sans pour cela que l’un ou l’autre s’immisce impunément dans la vie des autres. Le hygge, quoi!

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