Noémie: J'ai grandi dans le milieu de l'aviation: mon père, ses copains... On en parlait tout le temps à la maison. Et en été, on partait tous en vacances avec lui.

Raymond: Pendant les vacances scolaires, je m'arrangeais pour avoir une destination intéressante avec quelques jours de repos sur place. Par exemple, je volais sur Bangkok, je prenais des billets sur le même vol pour ma femme et mes deux enfants et on passait cinq jours ensemble là-bas. C'était une compensation: à cette époque, un vol pouvait durer très longtemps. Si je volais sur Tokyo, je passais une nuit à Athènes, deux nuits à Bombay, une nuit à Hongkong. Aller et retour ça me prenait douze jours... Pour ma femme, je pense que ça a été difficile. Mais les pilotes sont égoïstes...

Noémie:Tu étais souvent absent. Mais quand tu étais là, tu étais vraiment là, plusieurs jours de suite... Et puis, avoir un père pilote, c'était prestigieux. Je l'ai compris en voyant les réactions des copains à l'école. Une fois, tu nous as emmenés dans un Décathlon avec mon frère jumeau et tu nous as fait piloter. On devait avoir 12 ou 13 ans. Quelque temps après, je t'ai accompagné à un meeting. Et là, il y avait une femme pilote. C'est à ce moment que j'ai décidé que je voulais devenir pilote. Mais je n'ai pas osé te le dire tout de suite. J'avais peur que tu me dises que je n'en étais pas capable. A l'école, j'étais mauvaise en physique et en maths. J'en ai d'abord parlé à tes copains pilotes, qui m'ont encouragée à aller de l'avant.

- Un métier de fille?

Raymond: Tu n'étais pas mauvaise. Tu as toujours fait de bonnes études. J'ai été content que tu choisisses ce métier. Bien sûr, c'est un métier de machos, où les filles doivent se faire leur place. Mais ça évolue. J'imagine qu'avoir eu une mère qui travaillait t'a aussi poussée dans cette voie.

Noémie: Je ne crois pas que les choses se passent comme ça aujourd'hui. Une fille qui a une mère au foyer ne renonce pas à travailler pour autant.

Raymond: Tu as peut-être raison. Mais tu as d'abord voulu être professeur, comme ta mère. Ton frère Jérôme a toujours voulu être pilote. Dès qu'on a eu un ordinateur, il a voulu un programme de simulation de vol. Et lorsqu'on a volé ensemble les trois, je me rappelle qu'il a fait le premier virage sans faute. Toi, tu n'étais pas exercée, tu l'as loupé. Mais tu as fait le second très bien.

- Le danger

Raymond: Bien sûr, quand j'ai appris que tu voulais être pilote, j'ai aussi pensé aux risques que tu prendrais. Mais avoir peur pour ses enfants, ça fait partie de la vie. Ton frère fait de la voile à un haut niveau: je l'encourage mais je suis content quand il rentre.

Noémie: Moi, je n'avais pas peur quand tu partais. Je crois que je n'ai jamais pensé au danger avant le crash du SR111 à Halifax. Bien sûr, je savais qu'il y avait des crashs. Mais là, c'était une machine que tu pilotais, un trajet que tu avais fait quelques jours plus tôt...

Raymond: C'est vrai que ça a été un choc. Je connaissais les pilotes. Toute la Swissair a été bouleversée.

Noémie: Le plus dur, c'était que tu es reparti deux jours plus tard sur le même type de machine. Mais pour moi, ça ne m'a pas fait hésiter: c'étaient les risques du métier que j'avais choisis.

Raymond: Oui. Le danger, on y pense surtout quand c'est l'autre qui vole. En ce qui me concerne, plus c'est difficile, plus je m'amuse. L'an dernier, par exemple, j'ai volé régulièrement entre Francfort et Windhoek. J'ai traversé des zones de cumulo-nimbus qui s'allumaient les uns après les autres. Je devais me frayer un chemin là au milieu. On est payés pour ça, on le fait.

Noémie: J'ai davantage stressé pendant les sélections en début de formation, où l'on nous soumet à toutes sortes de tests dont notre avenir dépend et pour lesquels on n'est jamais entièrement préparé. En vol, si la météo est mauvaise, on connaît les procédures, il n'y a pas de raison de stresser.

- Le plaisir

Raymond:Il faut dire que le vol, c'est du plaisir pur. C'est le rêve d'Icare. Et la satisfaction de pouvoir maîtriser précisément la trajectoire de l'avion.

Noémie:C'est exactement ce que j'aurais dit. Etre en l'air, c'est la liberté. On peut tout faire, on voit la terre de haut. On a beau faire souvent le même parcours, ce n'est jamais la même météo, la même lumière, le même paysage. Et il y a le plaisir de faire voler la machine, d'autant plus grand qu'il y a des problèmes à résoudre.

Raymond: Pour moi, la maîtrise de la machine l'emporte sur le plaisir esthétique. Si l'on me proposait de passer trois mois dans un sous-marin pour apprendre à le conduire, je n'hésiterais pas une minute. Le vol, c'est toujours ça aussi, maîtriser différents engins: un Airbus, un vieux biplace, un jet militaire, une aile delta. Il est vrai que je suis un garçon...

- Le grounding

Noémie:J'ai fait une formation de pilote militaire. Sur les 40 personnes qui ont commencé cette formation, seules 7 ou 8 ont été retenues. Je n'en faisais pas partie. J'ai dû quand même terminer mon école de recrue. Ensuite, je devais attendre l'année suivante pour pouvoir commencer une formation de pilote professionnelle. Alors, j'ai travaillé comme hôtesse pour Swissair, histoire d'être dans le milieu et de gagner un peu d'argent. C'est à ce moment qu'il y a eu le grounding. J'ai été virée.

Raymond:Moi, j'avais 52 ans. J'ai été mis à la retraite anticipée, avec cinq ans d'avance. Je ne vais pas pleurer: tout le monde a sa croix, et la mienne n'est pas trop difficile à porter. Mais cela a été très dur. Nous n'étions pas les seuls à être sonnés: toute la Suisse a été surprise. Même aujourd'hui, ça reste une page très difficile. Quand je suis allé voir le film, c'était une grande émotion.

Noémie: Ça m'a ébranlée aussi, mais je n'ai pas douté. Je voulais continuer ma formation.

Raymond:J'étais d'accord avec ça. Mais c'était une période vraiment noire. Peu de temps avant, il y avait eu le 11 septembre, l'aviation était sinistrée. Jérôme n'avait pas été sélectionné avec Noémie, car il avait de moins bons résultats scolaires. Il pilotait parfaitement et il voulait en faire son métier. Mais il n'avait toujours pas commencé sa formation: il était en liste d'attente. J'ai dit: «Je ne veux pas mes deux enfants dans cette profession.» Il a entrepris une formation d'architecte.

Noémie: Quand j'ai été sélectionnée et pas lui, ç'a été difficile à gérer. Nous sommes jumeaux, ce qui rend les choses plus délicates. Et à 16-17 ans, entre frères et sœurs, il y a souvent du tirage. Mais aujourd'hui, ça va. Il a trouvé sa voie.

- Le métier

Raymond: Le métier de pilote a été très dévalorisé, comme tous les métiers de prestige. Les salaires ont baissé, les conditions de travail se sont durcies. Et y entrer est vraiment très difficile: les compagnies cherchent des gens qui ont plus de 1000 heures de vol et on sort de l'école avec 300 ou 400 heures derrière soi. Alors certains jeunes pilotes acceptent de travailler gratuitement pendant plusieurs mois, pour acquérir de l'expérience. Pour les compagnies, c'est tout bénéfice.

Noémie: Après le grounding, j'ai fait une formation de pilote professionnelle, puis de pilote de ligne. Et je n'ai rien trouvé. Pour avoir suffisamment d'heures de vol, j'ai fait une formation d'instructrice et puis j'ai travaillé dans ce domaine. Je continue à temps partiel: c'est une activité qui me plaît beaucoup: faire découvrir la petite aviation à des jeunes, discerner lesquels ont les capacités d'aller plus loin... J'ai fait des offres à une centaine de compagnies. A un moment, je me suis dit que si au bout de deux ans, je n'avais toujours rien trouvé, je renonçais. Mais je n'avais pas vraiment d'idées sur ce que je pourrais faire d'autre. C'est alors que j'ai été engagée par une compagnie d'aviation privée. Je n'osais pas y croire. Sur les sept personnes qui ont eu leur licence de pilote de ligne avec moi, nous sommes deux à avoir trouvé un emploi. Dans ma compagnie, nous sommes trois femmes sur une vingtaine de pilotes. C'est une bonne ambiance. Et puis le métier est très varié: comme pilote d'aviation d'affaires, on fait tout. Les vérifications techniques et le plein avant le départ, la recherche des informations météo, l'accueil des clients, le service de cabine. On a des relations plus proches avec les clients, ce qui est sympathique. Et c'est varié: on ne sait jamais où l'on va partir.

- Un bon pilote...

Raymond: Quand j'ai commencé, on choisissait des types qui pilotaient d'instinct. Ils pouvaient avoir un caractère de cochon, être de très mauvais instructeurs. Mais ils savaient piloter. Depuis, on a compris que la communication dans le cockpitétait très importante. Les avions sont plus faciles à conduire, mais un pilote doit pouvoir gérer une très grande quantité d'informations. Aujourd'hui, on met les types devant des lumières de toutes les couleurs qui s'allument et qui s'éteignent, et des commandes qu'il faut enclencher et déclencher au bon moment. Puis on choisit ceux qui appuient sur les bons boutons sans se tromper.

Noémie: Je dirais que les qualités nécessaires pour faire un bon pilote aujourd'hui sont: d'être réfléchi, de savoir suivre les procédures, rester calme et décider rapidement. Et d'avoir un bon contact avec les autres.

Raymond: Comme tu as bien résumé ça! On voit que tu es instructrice.

- L'avenir

Noémie: Depuis cette année, les pilotes sont de nouveau recherchés sur le marché du travail. La situation s'est améliorée. Après ce par quoi je suis passée, je peux enfin exercer le métier que j'aime.

Raymond: Avant le grounding, on projetait ma femme et moi de prendre notre retraite ensemble quand on aurait 57 ans. Aujourd'hui, on sait qu'on ira jusqu'à 60. Je travaille beaucoup bénévolement, notamment avec le Musée de l'aviation de Payerne. Et puis je cherche des contrats. Peut-être que le prochain sera dans l'aviation privée. Sur les traces de ma fille.

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