Il faut lire le «Trump» de Bob Woodward. Son récit est palpitant, le vocabulaire fleuri (beaucoup de discours direct dans ce qui ressemble parfois à une pièce de théâtre de l’absurde), il y a quelques scoops (sur la Corée du Sud et la sécurité nucléaire, mais rien sur la Russie) et nombre de confidences de (ex-) conseillers souvent dépités. On apprend, dans leur bouche, que le 45e président des Etats-Unis est «un menteur professionnel», «un crétin», «un gamin qui ne comprend rien au monde tel qu’il est» ou encore «un père totalement absent» (il passe son temps libre à regarder les infos télévisées en continu).

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Bob Woodward considère que Donald Trump représente un danger pour la démocratie américaine. Cette opinion n’apparaît pas dans son livre, mais dans les interviews qu’il a données à sa sortie. Etrangement, la lecture de l’enquête du journaliste du Washington Post n’en opère pas moins comme une sorte de charme, celui-là même qui a fait élire Donald Trump. Il apparaît comme un être d’exception par sa capacité à en imposer, sa détermination à toute épreuve (des faits ou de la raison), comme un génie de la communication dans un monde de communication.

Rare moment de vérité

La clé du livre est résumée par son titre: La peur («Fear»). Bob Woodward ne l’a pas vraiment inventé. C’est le candidat Trump lui-même qui lui a soufflé l’idée. C’était en mars 2016. Woodward et un collègue du Post l’interrogent lors de sa campagne à la primaire républicaine sur sa définition du pouvoir: «Le pouvoir réel – je ne devrais pas utiliser le mot –, c’est la peur», répond le promoteur immobilier converti en vedette de téléréalité. «C’était un moment presque shakespearien», dira plus tard le journaliste.

C’est ce climat qui fait craindre le retour de guerres civiles

Ce rare moment de vérité (Trump refusera de répondre à Woodward pour les besoins de son livre) est essentiel pour comprendre non seulement la victoire de Donald Trump aux Etats-Unis, mais plus généralement une nouvelle ère marquée par le retour de la tentation autoritaire. Car ce sont bien des peurs et leurs instrumentalisations qui pavent le succès, partout dans le monde, d’hommes à poigne prônant des solutions simples face à un monde de plus en plus complexe – et donc angoissant.

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Aux Etats-Unis, c’est la peur du déclassement de la première puissance mondiale et de l’homme blanc qui a fait la différence. En Europe, c’est la peur de l’envahissement par les étrangers qui dicte désormais le calendrier électoral. Au Brésil, c’est la peur de l’insécurité qui fera élire un nostalgique de la dictature. Dans les pays non démocratiques, c’est plus classiquement la peur de la perte de pouvoir par une clique qui nourrit la répression.

Climat de guerre civile

Ces peurs peuvent être légitimes et s’ancrer dans une certaine réalité (crise économique, immigration, inégalités, etc.), mais elles sont amplifiées par Trump et consorts, souvent fantasmées. Le corollaire de la peur est la haine. En politique, elle se traduit par l’avilissement de l’adversaire, qui devient un programme en soi. Haine des Clinton (et des prétendues élites) pour Trump, haine de l’islam en Europe, haine de Lula et des «communistes» au Brésil, etc.

Face à cette stratégie de conquête de pouvoir et de guérilla qui s’ensuit – ce que montre bien le livre de Woodward –, la politique du centre, libérale-conservatrice ou sociale-démocrate, qui formait le socle de nos démocraties est aujourd’hui déboussolée, désarmée, dépassée. Le piège tendu, celui de provoquer une réponse sur le même registre, est redoutable d’efficacité: la haine répond à la haine, la peur à la peur. C’est ce qui est en train de se produire. C’est ce climat qui fait craindre le retour de guerres civiles aux yeux de plus en plus d’observateurs, à commencer aux Etats-Unis.

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