Hexagone Express

Qui a peur du «révolutionnaire» Juan Branco?

OPINION. Le jeune auteur-gourou des «gilets jaunes» surfe sur le succès de son livre «Crépuscule», dans lequel il dénonce «les liens de corruption, de népotisme et d’endogamie» qui permettent aux élites de «ligoter» la France. Un brûlot démagogique? Non. Un cri qu’il faut entendre… en prenant bien soin de vérifier ses dires

J’ai d’abord lu Crépuscule, l’essai de Juan Branco disponible gratuitement sur internet et en tête des meilleures ventes françaises d’Amazon depuis quelques semaines. Il faut, pour cela, dépasser la préface dans laquelle ce trentenaire au cursus de premier de la classe (Ecole alsacienne à Paris, Sciences Po, Ecole normale supérieure) tire dès les premières lignes à boulets rouges sur les journalistes, accusés d’avoir tout fait pour imposer Emmanuel Macron au peuple.

«Ils ont été complices et principaux vecteurs de ce viol démocratique, jeu d’apparences où l’on a présenté un être au peuple pour en masquer la réalité», écrit-il d’une plume trempée dans le vitriol. Juan Branco ne se définit pas pour rien comme «révolutionnaire». Il aime accuser, clouer au pilori, appeler à l’insurrection contre les «lieux de pouvoir», voire faire l’apologie de la violence dès lors qu’elle sert son but: démolir les élites françaises politico-médiatiques et financières.

Une discussion pugnace et souriante

Jusque-là, rien de bien neuf. La révolution est, en France, un sport national dont les vedettes historiques n’ont guère excellé par leur probité et leur souci de la justice. J’ai donc poursuivi la lecture de l’ouvrage et cela m’a donné d’autant plus envie de rencontrer l’intéressé que celui-ci s’affirme sans cesse «boycotté par les médias», jetant en pâture les noms de journalistes parisiens connus, accusés d’avoir bloqué la parution d’articles à son propos. Diable. Comment ne pas être tenté par l’échange avec un jeune auteur qui jure de révéler «à quel point les réseaux les plus putrides de la France la plus rance sont en lien avec ces puissants qui se gargarisent d’une élégante morale et de valeurs bienséantes»?

Le reste s’est avéré facile, par l’intermédiaire d’un lecteur, Stéphane Huber, que je remercie ici. Un tweet pour un premier contact. Puis rendez-vous pris à Chartres, vendredi 12 avril, où Juan Branco intervenait devant une assemblée de «gilets jaunes». Voici donc, devant nous, le nouveau «Saint-Just». L’archange de la révolution anti-Macron qui, comme avocat, se retrouve dans la défense de Julian Assange et de l’un des meneurs des «gilets», le très complotiste Maxime Nicolle.

Voici donc, devant nous, le nouveau «Saint-Just». L’archange de la révolution anti-Macron

J’avais pris avec moi, à Chartrexpo, un exemplaire (électronique) de Crépuscule. Mais j’ai, in fine, préféré écouter son auteur. Premier temps sur la scène, face aux «gilets jaunes» auxquels il n’a cessé de répéter qu’«il y a de l’argent» disponible, mais que cette manne est accaparée par quelques-uns (la collecte des milliardaires pour Notre-Dame ne lui donne pas tort…). Second temps dans un hangar voisin, pour sa longue interview pour Le Média, la chaîne de La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon dont le journaliste l’a laissé dérouler ses (très) longues tirades anticapitalistes, antisystème, anti-élites.

Troisième temps face à face, pour une discussion pugnace et souriante. Car j’ai omis le principal: Juan Branco est sympathique. Agréable. Accusateur, mais à l’écoute. Il a ses têtes (le milliardaire Xavier Niel, la diva de la presse «people» française Mimi Marchand, le jeune ministre macronien Gabriel Attal). Il aime les mots morbides tels que «putréfactions cadavériques». Il adore disserter sur «l’asservissement des médias». Mais réduire ce trentenaire à cela serait injuste.

Branco est une balance

Juan Branco ne doit pas être pris au sérieux pour ses accusations, souvent gonflées, exagérées, voire fallacieuses. Il doit l’être pour sa rhétorique enflammée, sa dénonciation des «liens d’amitié, qui utilisent la République pour se servir, se promouvoir et faire la courte échelle aux siens, plutôt que les protéger». Branco est une balance. Né dans une famille de producteurs de cinéma fort bien nantis, dorloté dans les beaux quartiers, il crache aujourd’hui dans la soupe avec une énergie qui franchit parfois allègrement la ligne rouge de la décence et de la vie privée. Son terreau est celui de la polémique et du pamphlet qui, ne l’oublions pas, est une tradition française. C’est pour cela que le boycotter est une erreur.

Chaque époque a eu, en France, ses insurgés de la pensée, ses traîtres à leurs milieux. Juan Branco, né Espagnol et naturalisé Français, s’inscrit dans cette veine. Dans un pays où les trotskistes et les maoïstes des années 1960 se sont goulûment et cyniquement emparés de nombreux leviers de pouvoir, sa candeur incendiaire m’a, je l’avoue, plutôt ému et rassuré. Et d’ailleurs, s’il irrite tant, n’est-ce pas parce que son attitude renvoie à certains l’image cynique de leur jeunesse et de leurs promesses trahies?

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