«Google voudrait-il donner vie au Terminator?», «Un prélude au robot tueur incarné par Schwarzenegger», «Google est-il un Skynet en puissance?» La nouvelle fait jaser les gros bras du journalisme et la vermine des blogs (ou peut-être l’inverse). Google a racheté Boston Dynamics, une société spécialisée dans la robotique militaire dont le bestiaire de quadrupèdes, développé avec l’armée américaine, impressionne. Big Dog, conçu pour décharger les soldats, est capable de se déplacer en terrain très accidenté. Son cousin Wild Cat peut gambader à quelque 25 km/h, tandis que Cheetah atteint le double sur tapis roulant.

J’aime les automates. Pas tant pour eux-mêmes que pour le miroir révélateur qu’ils nous tendent. Les peluches motorisées, les Turcs mécaniques, les joueurs d’échecs cybernétiques, tous ces ersatz que la recherche et l’industrie s’emploient à mettre au monde. Pourtant j’avoue: que Boston Dynamics rejoigne la flotte Google me fait frissonner. Ce que la firme de Mountain View va faire de son acquisition et des sept autres entreprises de robotique qu’elle a achetées? Collecte de data, livraison, assistance nouvelle génération? La question n’est pas là.

Si cet achat interpelle, c’est parce qu’il convoque une Weltanschauung, liée aux stratégies de Google: non pas traduire les signes du monde physique dans le monde numérique, à la manière d’Apple, mais étendre sur le monde physique les réalités de plus en plus prégnantes du monde numérique.

Je m’explique. Le succès d’Apple, sa culture de marque, c’est une capacité à créer un environnement virtuel dans lequel on puisse retrouver de nombreux éléments de la réalité concrète: agenda en forme d’agenda, carnet de notes avec des «vraies» feuilles, interfaces conçues pour flatter les sens. Depuis l’objet, on va vers le software.

Google, au contraire, part du software pour aller vers l’objet, et c’est ce renversement qui fait désormais sa suprématie. Ainsi de ce projet de smartphone en kit – Ara – dont les blocs modulables reflètent la versatilité du système Android. Ainsi de Glass, ces lunettes interactives pensées comme une extension d’Internet avant même d’être une augmentation du corps. Ainsi du Google Cultural Institute, récemment inauguré à Paris, matérialisation des chantiers de numérisation du groupe dans le champ des arts plastiques, 340 m2 pour dire combien la digitalisation d’un tableau le rend à la fois impondérable et atemporel.

Au niveau symbolique, à chaque fois, un redéploiement du Web sur le tangible, une inclusion du second dans le premier. A chaque fois, l’objet sensible ou technologique n’est qu’une interface, un outil de captation (de capture, selon). Ce n’est plus le corps, impermanent, qui porte la pensée, mais bien la pensée, permanente, qui produit le corps. En la matière, les robots-unités, expressions de la pérennité du Grand Tout Connecté, n’ont-ils pas inévitablement une longueur d’avance sur nous autres pauvres humains?

Oui, ce malaise face au rachat de Boston Dynamics traduit une peur de la supplantation, la crainte de notre défaite dans la course à l’éternité. Ce que clame la rhétorique de Google, c’est un fantasme d’être à l’épreuve de la matière, une volonté d’omniprésence, et d’immortalité. Amusant comme aux confins des contrées synthétiques et virtuelles siège la plus humaine des aspirations. Miroir, mon beau miroir.

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