Incidences

Peut-on encore contenir la Russie?

L’OSCE a reçu samedi à Munich le Prix Ewald von Kleist, du nom d’un grand résistant au nazisme qui a fondé la Conférence sur la sécurité de Munich. Il est revenu à Kofi Annan de prononcer l’éloge des trois ministres des Affaires étrangères qui sont à la tête de l’organisation, soit MM. Didier Burkhalter, qui en a été le président en 2014, Iva Dacic de la Serbie qui la préside actuellement et Franz-Walter Steinmeier, le ministre allemand qui occupera cette fonction en 2016. Responsable pendant de longues années des opérations de maintien de la paix de l’ONU, Kofi Annan a mis en relief sous cet angle la contribution de l’OSCE à la sécurité en Ukraine. Les missions d’observateurs spéciaux, les yeux et les oreilles de l’OSCE sur le terrain, sont comparables aux tâches remplies par les Casques bleus. Il a salué en connaisseur la rapidité du déploiement des premiers groupes d’observateurs, dès le lendemain du jour où fut prise la décision d’envoi, et a souligné la difficulté et la fragilité de la situation en Ukraine.

Plusieurs orateurs, dont la chancelière Angela Merkel, ont également rendu hommage à l’activité de l’OSCE, qui reste l’instrument d’une possible solution diplomatique au conflit si les missions d’observation de l’organisation sont élargies, par exemple à tous les points de passage de la frontière entre l’Ukraine et la Russie. Dans un contexte de plus en plus tendu, la troïka a lancé un appel à la cessation des hostilités et à la reprise d’un dialogue dans le cadre du groupe de contact trilatéral (Ukraine/Russie/OSCE), qui est le seul organe où se rencontrent les parties, comprenant parfois aussi les représentants des mouvements insurgés. Mais la négociation proprement dite avec la Russie et l’Ukraine est pour le moment l’affaire de l’Allemagne et de la France – les quatre chefs d’Etat en question se réuniront demain à Minsk pour faire le point.

Angela Merkel a rejeté les appels à fournir des armements sophistiqués aux troupes ukrainiennes. Elle ne croit pas à la capacité de l’armée de Kiev de s’imposer face aux forces rebelles aidées par la Fédération de Russie. La livraison d’armes occidentales entraînerait une intensification du conflit. Il faut l’éviter et rechercher une solution politique suffisamment attractive pour mettre fin aux attaques plus ou moins déguisées des forces russes. Déjà la ligne de contact a été repoussée plus à l’ouest que ne le prévoyait le Protocole de Minsk du 5 septembre dernier, qui constitue le document de référence pour les diplomates, en dépit du fait qu’il n’est respecté que par intermittence.

Le cessez-le-feu, la protection des populations civiles, le statut des nouveaux territoires conquis par les rebelles et leurs alliés depuis septembre 2014, le contrôle de la frontière, l’autonomie pour le Donbass, le respect malgré tout de l’intégrité territoriale de l’Ukraine, la relation de cette dernière avec l’OTAN et la levée graduelle des sanctions européennes sont les éléments d’un règlement d’ensemble sur lequel travaillent les chancelleries.

Que restera-t-il à la diplomatie en cas d’échec? Qu’en est-il des principes sur lesquels reposent la paix et la sécurité en Europe, codifiés dans l’Acte d’Helsinki en 1975? Faut-il remplacer les garanties contenues dans ce document par la reconnaissance implicite de sphères d’influence qui satelliseraient les territoires voisins de la Russie? Faut-il s’incliner devant ce nouvel ordre européen, qui serait le fruit de l’humiliation ressentie depuis vingt-cinq ans par Moscou qui le conteste par les armes? Faut-il simplement accepter par réalisme les coups de force et les violations du droit international? La thèse de l’encerclement et de la menace qui pèserait sur la Russie est propagée par la campagne de désinformation qui fait partie de la guerre hybride menée par les forces russes. En fait, l’UE tout comme l’OTAN ont offert à la Russie un partenariat stratégique qu’elle a d’abord accepté. L’une et l’autre ont échoué, la première parce que Moscou s’en est désintéressé, la seconde parce que l’administration Bush s’en est détournée. Puis la Russie a changé sous l’effet de sa dynamique politique intérieure.

Tout le monde s’accorde à dire qu’il n’y a pas de solution militaire au conflit. Par ailleurs, la diplomatie ne saurait servir de prétexte à la progression d’éléments armés sur de nouveaux territoires. Elle ne peut se désincarner ni se perpétuer sans égard au rapport de force. Que reste-t-il alors?

La stratégie de la patience: à la fois contenir les débordements de la Russie et garder le dialogue avec Moscou, comme le recommande l’ambassadeur Ischinger, qui dirige un groupe d’experts de l’OSCE. Et puis les sanctions: non pas comme un but en soi, mais comme un moyen d’amener la Fédération de Russie à contribuer de manière constructive au système de sécurité collective en Europe auquel elle a adhéré il y a quarante ans.

Pour la Suisse, il y a lieu de s’interroger si, en cas d’échec du plan de paix qui circule actuellement, il ne serait pas temps de reconsidérer l’imposition de sanctions économiques pour renforcer la main de la diplomatie.

La livraison d’armes occidentales entraînerait une intensification du conflit. Il faut chercher une solution politique, plaide Angela Merkel

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