L'annonce d'un règlement global dans la controverse qui oppose les banques suisses aux organisations juives porte un coup très dur au projet de Fondation de solidarité avancé par le Conseil fédéral.

Conçue dans la tourmente de l'hiver 1997, et solennellement lancée de la tribune de l'Assemblée fédérale par le président Arnold Koller, l'idée avait du panache et s'était acquis une large sympathie. Après des mois d'atermoiements, de bévues ou d'erreurs d'appréciation, les Suisses voyaient enfin leur gouvernement prendre une initiative audacieuse. En imaginant une sorte de nouvelle Croix-Rouge, projetée vers l'avenir, le Conseil fédéral marquait habilement son souci de tirer les leçons du passé, sans mortification, mais sans esquiver les responsabilités qui étaient les siennes.

Depuis lors, force est de reconnaître que l'enthousiasme a tiédi. Malgré toute la bravoure et l'intelligence des responsables de la Fondation, les innombrables consultations et auditions d'experts ont fini par pasteuriser et stériliser l'élan initial de solidarité, en le réduisant à un catalogue de bonnes intentions. Faute d'être originales, les idées étaient au moins généreuses. Et politiquement très correctes.

Chacun est donc resté poli. Quelles que soient les réserves, les critiques sont restées mesurées et bienveillantes. Après tout, se disait-on, le pire serait que la Fondation solidaire soit finalement rejetée devant le peuple, aggravant encore le cas de la Suisse face à la communauté internationale.

Aujourd'hui, il faut peut-être reconsidérer l'affaire. Car l'annonce d'une transaction entre les banques et les associations défendant les victimes de l'Holocauste et leurs descendants vient torpiller ces arguments. En convenant d'un montant (très élevé, semble-t-il au demeurant), les banques renversent en quelque sorte le principe du pollueur payeur. Si elles paient, c'est donc bien elles qui étaient coupables, se diront de nombreux Suisses. Il y avait déjà un fonds de dédommagement de plusieurs centaines de millions de francs, alimenté notamment par la Banque nationale. En voici un autre, plus copieux encore, concédé par les grands établissements privés. Le procès est clos: pourquoi devrions-nous encore passer à la caisse?

On pourra toujours rétorquer, comme le font déjà ses partisans, que «Suisse solidaire» n'est pas liée aux fautes du passé. On pourra évoquer la dimension morale, et plaider pour l'image du pays à l'extérieur. Si les plaignants américains eux-mêmes se satisfont de ce marchandage, qui n'est pas dépourvu de cynisme, il sera difficile de convaincre les Suisses que le jeu en vaut encore la chandelle. Sortie du contexte des fonds juifs, la politique de solidarité n'a plus besoin de Fondation pour faire ses preuves.

Le Conseil fédéral est pris à un piège qu'il pouvait difficilement prévoir. Pris à contre-pied par les grandes banques, il ne lui reste plus grand espoir de sauver «Suisse solidaire». Il ne peut plus l'abandonner. Mais il devra peut-être se résoudre, discrètement, à l'enterrer.

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