Face à la polarisation qui caractérise les tensions dont nous sommes témoins en Ukraine depuis bientôt deux semaines, il est difficile de reconnaître que l'identité ukrainienne est une identité composite et hybride. Et pourtant, c'est dans cette identité mixte et complexe qu'on peut commencer à chercher l'issue du conflit.

La polarisation est inscrite dans les résultats électoraux qui opposent non seulement l'est et l'ouest du pays, comme on a tendance à le dire, mais plutôt le nord et l'ouest, d'une part, au sud et à l'est d'autre part. Elle trouve son reflet dans l'appui inconditionnel accordé par la Russie à l'un des deux candidats à la présidence, le premier ministre actuel, Victor Ianoukovitch, comme dans l'appui, tout aussi inconditionnel, de l'Union européenne et des Etats-Unis au candidat rival, Victor Iouchtchenko, lui-même ancien premier ministre du président sortant, Léonide Kouchma.

Si cette opposition exprime aussi des options d'avenir divergentes et une lutte politique très âpre, elle est d'autant plus aiguë que les deux camps en présence sont d'un poids comparable. Les élections ont été falsifiées à l'avantage du candidat du pouvoir, Ianoukovitch, pour lui donner une marge ténue de 3%. Au premier tour, l'écart entre les deux hommes était de moins d'un pourcent. Ceux qui dénoncent les trucages électoraux commis, avec la complicité du président Kouchma, en faveur de Ianoukovitch reconnaissent que ce dernier jouit d'une base solide et réelle dans une bonne moitié du pays. D'un point de vue électoral, l'Ukraine est vraiment divisée en deux.

On peut chercher un début d'explication à cette polarisation dans le fait que l'Ukraine actuelle est une entité territoriale et non pas une unité ethnique. Comme les autres républiques post-soviétiques, elle est héritière des frontières et des autres réalités établies à l'époque de l'URSS. La déclaration de souveraineté de 1990, première étape vers l'indépendance du pays l'année suivante, a été adoptée au nom du peuple ou nation d'Ukraine, une formulation qui évitait la désignation, jugée restrictive, de «nation ukrainienne». Si la constitution, promulguée seulement en 1996, se réclame de la «nation ukrainienne», elle ajoute aussitôt que cette nation est composée des citoyens d'Ukraine de toutes les nationalités. Bien que l'ukrainien soit la seule langue officielle du pays, la langue russe est protégée et même promue comme langue de communication internationale. Certes, l'Ukraine évoque fièrement aussi la centaine d'autres nationalités qui habitent sur son territoire. Il est évident, toutefois, que la langue russe n'est pas une langue minoritaire comme les autres.

La particularité de l'élément russe en Ukraine ne réside pas dans la force numérique de cette minorité. Elle est importante puisqu'elle représente près de 20% de la population (17,3% en 2001 par rapport à 22,1% en 1989). La spécificité du facteur russe se trouve ailleurs, dans la symbiose que l'histoire a imposée entre deux peuples et deux langues, à la fois proches et distincts.

Un point de départ pour comprendre cette symbiose, c'est de reconnaître qu'en Ukraine identité linguistique et identité nationale ne correspondent pas nécessairement. On trouve un tel décalage ailleurs; en Irlande, par exemple, où l'on n'a pas besoin de parler gaélique pour se considérer comme irlandais. En Ukraine, comme dans les autres républiques post-soviétiques, ce décalage est institutionnalisé. Autrefois, chaque citoyen soviétique inscrivait une nationalité sur sa carte d'identité. Dans les familles de nationalité mixte – elles représentent entre un sixième et un quart des ménages en Ukraine – l'enfant choisissait la nationalité de l'un ou l'autre des parents. La nationalité choisie n'était aucunement une garantie de compétence dans la langue correspondante.

En Ukraine, le pourcentage d'habitants qui se considèrent comme étant de nationalité ukrainienne reste supérieur au pourcentage qui déclare l'ukrainien comme langue maternelle. En ce qui concerne le russe, les rapports sont inversés: le nombre d'habitants qui donnent le russe comme langue maternelle est plus important que la population minoritaire russe. Au dernier recensement, en 2001, bien que le pourcentage de répondants de nationalité ukrainienne soit passé de 72,7% à 77,8%, un sur six d'entre eux a indiqué le russe comme langue maternelle.

Ces chiffres nous mettent en garde contre une vision simplifiée de l'identité nationale. Dans le contexte ukrainien il faut encore regarder au-delà de la langue maternelle vers ce qu'on a désigné comme la langue de préférence. Ceci est une catégorie subjective et fluide mais cruciale pour saisir la dynamique des rapports linguistiques et sociaux dans un pays où le bilinguisme est très répandu, au point de concerner plus que la moitié de la population. A l'époque soviétique, s'il n'était généralement pas désavantageux de s'identifier comme étant de nationalité ukrainienne, la langue russe jouissait d'un prestige et d'une place incontestable comme langue de préférence. Ceci a changé d'une manière spectaculaire. Déjà en 1999 un sondage réalisé par un centre de recherche à Kiev et l'institut international de sociologie a montré que 43% de citoyens ukrainiens préféraient parler russe tandis que 41% favorisaient l'ukrainien. Notons en passant que ces proportions se rapprochent de celles qu'on a observées dans ces dernières élections présidentielles. Comme dans ses choix politiques, le peuple d'Ukraine est à égalité dans ses choix linguistiques.

Les chiffres relatifs aux langues montrent l'énorme progrès sur le plan linguistique réalisé par le mouvement national ukrainien depuis l'indépendance. D'une langue dominée, répandue dans les campagnes et dans l'ouest du pays mais absente des centres du pouvoir, l'ukrainien est devenu une véritable langue nationale. Son nouveau statut n'a pas simplement un aspect formel. C'est la langue dans laquelle on choisit, de plus en plus, de s'exprimer en public. Le succès de cette politique linguistique est d'autant plus considérable que la proximité entre le russe et l'ukrainien ainsi que l'existence d'un dialecte bâtard, le surzhyk, imposent des exigences de rigueur aux usagers de l'ukrainien. La manifestation la plus frappante de l'évolution des rapports de langue est la transformation de la capitale, Kiev, confirmée aujourd'hui comme ville ukrainophone, comme nous pouvons le constater en voyant les images télévisées.

Ces progrès ne devraient pas cacher le fait que l'ancrage du russe est tel qu'on ne saurait le déloger du paysage linguistique. En dehors des bastions unilingues aux deux extrémités du pays, ukrainienne à l'ouest et russe à l'est, l'Ukraine reste un pays de bilinguisme effectif. Autrefois, certaines personnes parlaient ukrainien à la maison ou avec leurs proches, et parlaient russe dans la rue, avec les inconnus. Demain ce sera le contraire. Dans les deux cas, il s'agit bel et bien des Ukrainiens.

Cette réalité est difficile à saisir, tant pour la Russie que pour les nationalistes ukrainiens. La Russie ne peut pas accepter qu'un pays dont la plus grande partie lui appartenait pendant des siècles, avec lequel elle entretenait des liens intimes, et qui dépend encore économiquement d'elle, soit un pays étranger. Le fait que la majorité des Ukrainiens sache parler russe et que les deux langues soient assez proches pour être mutuellement compréhensibles ne fait que confirmer, aux yeux de la Russie, l'identité essentielle entre les deux peuples. Face à ces prétentions, et au vu du déséquilibre du pouvoir entre les deux Etats, il n'est pas étonnant que les nationalistes ukrainiens se définissent par opposition à la Russie et à la langue russe. Dans leur perspective, le rapport entre langue ou population russe et ukrainienne ne peut être qu'un jeu à somme nulle.

Les deux candidats à la présidence de l'Ukraine peuvent encore éviter ces écueils. Certes, Ianoukovitch n'a pas rechigné devant l'intervention directe du président Poutine en sa faveur durant la campagne électorale. Iouchtchenko a lancé un appel, entendu, aux Occidentaux pour préserver ses espoirs de succès après le deuxième tour des élections. Mais Ianoukovitch ne renversera pas le processus d'ukrainisation linguistique et Iouchtchenko, qui s'exprime d'ailleurs tout aussi volontiers en russe, ne fera pas de la dérussification une priorité. Les deux hommes sont conscients qu'il leur incombe d'éviter le pire; ils doivent tenir compte d'une identité ukrainienne complexe et hybride qui comporte une diversité d'éléments historiques et linguistiques. Ceci constitue un terrain d'entente possible entre eux. Les pays occidentaux, partisans du pluralisme, ne sauraient que les encourager dans cette voie.

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