Vous ne trouverez personne pour le contester, il ne faut pas avoir honte de faire des erreurs, tout le monde en fait, c’est inévitable, c’est ce qui construit notre expérience voire même ce qui est a la source de nos succès! De sages paroles, de belles paroles mais parfois uniquement des paroles que nous avons trop longtemps appris à ne pas croire. Il m’a fallut partir, changer de culture, pour comprendre que cela pouvait être autre choses que des mots pour se rassurer.

Ce que je retiens de la culture dans laquelle j’ai grandi, c’est que celui qui fait des erreurs est avant tout un nul! «Tu t’es trompé! Quelle honte!» Ca commence à l’école, on vous met debout sur l’estrade exposé au regard ironique et réprobateur de vos petits camarades. On sent des oreilles d’âne nous pousser sur le crâne, on voudrait disparaître sous terre tant la honte est grande. La leçon est parfois brutale ou plus insidieuse, mais en finalité nous sommes tous formatés pour avoir honte de nos erreurs, «comme ça au moins nous ne recommenceront plus!» L’entreprise poursuit le travail si bien entamé par la scolarité. Essayez de demander à un professionnel quelles sont les pires erreurs qu’il a commises et ce qu’il en a appris. Rares sont ceux qui répondront avec aisance, certains affirment même que non, ils n’ont jamais fait d’erreur importante. J’ai entendu le président d’une PME française nous dire, à propos d’une décision stratégique: «il est urgent de ne rien faire, car moins on en fait, moins on risque de se tromper».

Or ce n’est pas partout comme ça. Le choc culturel a été révélateur lorsque je me suis trouvée, aux Etats-Unis, intégrée dans une équipe de dix américains et un anglais. Ma première réunion reste gravée dans mon esprit. Face à une décision délicate, qui allait aboutir à la production d’un médicament et à sa mise sur le marché, mon voisin de droite nous a confié qu’il avait été confronté dans le passé à un projet similaire qui avait été stoppé, car son équipe avait pris une mauvaise décision. Il nous a exposé les détails de cette erreur de jugement, sans détour et sans jamais invoquer de responsabilités autres que la sienne. J’ai vite découvert que ce n’était pas un saint descendu parmi nous, mais une façon de travailler en équipe guidée par un sens des responsabilités vis-à-vis de cette équipe.

Je m’attendais à ce que ces révélations engendrent un malaise dans le groupe, ou des ricanements, mais bien au contraire. Les autres membres ont posé des questions et ont renchéri d’expériences positives et négatives, toutes pertinentes pour notre réflexion. Les regards étaient bienveillants, l’ironie ou la honte n’avait pas leur place dans ce groupe, mais plutôt une reconnaissance pour ceux qui avaient fait l’effort de partager leurs expériences peu agréables, dans le but de contribuer à la prise de la décision.

J’ai aimé cette culture entreprenariale ou tout, le bon comme le moins bon, est considéré comme un matériel de travail mis à la disposition du groupe dans le but de le faire progresser. Contrairement à l’esprit individualiste ou chacun pense devoir montrer qu’il est le meilleur, cette approche était guidée par un vrai esprit d’équipe.

Est-ce la peur de banaliser la notion d’erreur, de renoncer à un garde-fou qui aurait pour fonction de bloquer les initiatives trop risquées? Tout cela n’est qu’illusion, rien n’empêchera que nous fassions des erreurs. Mais rassurons-nous, personne n’aime se tromper, l’avouer est toujours pénible, mais le formuler est un meilleur moyen d’en tirer les leçons que l’oubli et la paralysie.

C’était il y a plus de dix ans. Depuis, je me suis rendue presque chaque mois aux Etats-Unis, où se situent près de 80% des projets dont je m’occupe. Les dizaines de projets pharmaceutiques auxquels j’ai participé, la plupart de long terme, ont bénéficié de ce travail d’équipe décrit plus haut et ont abouti à créer de nombreux emplois, plusieurs centaines certainement. Et je me suis souvent demandée si cela évoluait, de notre côté européen du monde. Très peu, je crois, ou trop lentement, mais je peux toujours me tromper!

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