Tout le monde le reconnaît, c’est tout de même la première fois que ça arrive depuis l’irruption de l’agent infectieux en Chine, il y a une année: les Etats-Unis ont estimé lundi qu’ils pourraient avoir un vaccin autorisé contre le Covid-19 d’ici à quelques semaines, après l’annonce par le groupe pharmaceutique Pfizer que son vaccin réduisait de 90% le risque de tomber malade du virus. Il a été développé en moins d’un an en partenariat avec BioNTech, un laboratoire allemand. Mais le reste du monde devra encore attendre des mois.


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Pour l’heure, il y a là de quoi doper «les actions classiques», mais plomber «celles du numérique», réagit le site Heidi.news. «Les bourses du monde entier ont immédiatement réagi […]. Si les grands indices européens se sont fortement appréciés, plus prudente, la bourse suisse n’a progressé que de 1% contre près 5% pour Wall Street. A l’inverse, l’indice Nasdaq des valeurs technologiques et en particulier numériques qui profitaient de la situation pandémique a reculé de 0,5%. Netflix a chuté de 6% et 14% pour Zoom.»

Des records de vitesse

Mais foin de ces bassesses financières, intéressons-nous plutôt à l’essentiel. Si «les premières doses pourraient être disponibles dès la fin de l’année», le grand public devra donc encore patienter, prévient Courrier international. Reste que le monde a toutefois «attendu des bonnes nouvelles» sur ce terrain-là et que «lundi, il en a reçu quelques-unes», résume le site bostonien spécialisé dans l’information médicale Statnews.com. Pfizer «cimente ainsi son avance dans une course mondiale et effrénée qui a battu des records de vitesse», commente le New York Times (NYT). «En tout, rappelle le quotidien, 11 vaccins sont en cours de développement, dont quatre rien qu’aux Etats-Unis.»

Plus précisément, «il s’agit des résultats préliminaires de l’essai à grande échelle de phase 3 en cours, dernière étape avant une demande d’homologation. La protection des patients a été obtenue sept jours après la deuxième des deux doses et vingt-huit jours après la première, précisent les partenaires américain et allemand. Pour Claire-Anne Siegrist, cheffe du centre de vaccinologie du CHUV, à Lausanne, qu’on a vue dans le 19:30 de la RTS, c’est «une lueur d’espoir dans une période qui est quand même assez sombre», mais «ce sont des données préliminaires», «des conditions très initiales»:

Les recherches dont on parle ont impliqué 43 538 volontaires, précise la National Public Radio (NPR) américaine: «Chaque participant a reçu deux injections espacées de vingt et un jours, la moitié a reçu un placebo [du sérum physiologique, c’est-à-dire rien du tout, et a développé la maladie]. Les essais cliniques vont continuer jusqu’à ce que 164 personnes contractent le virus. Toutefois, la FDA, l’agence américaine du médicament, veut plus de données avant d’autoriser toute distribution. Elle demande un suivi sur deux mois d’au moins la moitié des volontaires. C’est dans cette période que les effets secondaires les plus dangereux se manifestent.»

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Et puis, il y a autre chose à redouter, que soulevait le Times of Malta en octobre dernier, dans un article repéré par le site Eurotopics.net: «Les personnes qui ont le plus besoin d’être protégées – seniors ou personnes au système immunitaire affaibli […] – ne sont pas prises en compte dans l’actuelle phase 3 des tests cliniques. Une procédure normale pour les études cliniques de ce type. […] Cela signifie que les conclusions sur l’efficacité du vaccin ne sont vraisemblablement pas valables pour les personnes qui ont été exclues des études. Au bout du compte, il est possible que l’efficacité d’un vaccin ne puisse être confirmée que lorsque l’ensemble de la population aura été vaccinée.» Bref:

Les études sur le vaccin devraient encore durer des années

De quoi susciter aussi la méfiance naturelle du Monde. «Que cachent les 90% d’efficacité du vaccin de Pfizer? se demande-t-il. Le résultat provisoire […] est spectaculaire, mais il pourrait encore évoluer et ne permet pas de déterminer la durée d’immunité apportée par le produit.» Et «faute de véritable article scientifique permettant de […] décortiquer [cette annonce], c’est sur le communiqué de presse (ci-dessous) du laboratoire et le protocole déposé auparavant que l’on doit s’appuyer pour la comprendre».

Malgré cela, «l’excitation est palpable chez les experts». Impressionné «par une efficacité» prétendument «au-delà de certains vaccins contre la grippe», Akiko Iwasaki, immunologiste à l’Université Yale, dit dans le NYT qu’elle ne s’attendait «pas à un taux aussi haut». Mais attention encore une fois, car même si «Pfizer prévoit de produire environ 50 millions de […] doses d’ici à la fin de l’année, soit environ 25 millions de vaccins [deux injections sont nécessaires], compte tenu des stocks limités, les autorités ont prévenu que le grand public devrait atteindre l’an prochain, voire l’été 2021», souligne le Wall Street Journal. «Les premières doses seront réservées aux personnes les plus vulnérables et au personnel de santé.»

Quelles autres craintes faut-il avoir en attendant ce moment? Le quotidien croate Novi list en pointait au moins une, en août dernier: «L’état d’esprit qui régnera sur nos sociétés quand le vaccin sera arrivé en dira long sur leur santé mentale. Il mesurera pour ainsi dire notre degré de civilisation et notre capacité à ne pas mettre nos concitoyens en danger par notre comportement. […] Tout cela se décide sur le terrain. Dans les magasins, le tram, le bus, au café ou en boîte. […] Il s’agira d’un genre d’expérience sociologique, qui dévoilera la qualité de chaque société: son niveau de responsabilité, de confiance en autrui et de solidarité.»

Pour l’heure, il faut tout de même constater que cette annonce, aussi ébouriffante soit-elle, intervient dans un contexte assez burlesque. Juste après, l’encore vice-président Mike Pence a salué «le partenariat public-privé […] mis sur pied pour accélérer la fabrication d’un vaccin». Seulement voilà: «Pfizer assure n’avoir reçu aucun financement public pour ses recherches», dit l’agence Bloomberg. De même que Vanity Fair, qui a choisi un langage plus direct: «Mike Pence s’est promptement fait envoyer ch…»

L’inénarrable Thomas Veillet, lui, sur le site Investir.ch, a choisi d’entonner «Dans la jungle, terrible jungle, le covid est mort ce soir»… Normalement. «Je dis bien normalement. Parce que je n’ai pas encore terminé mon diplôme d’épidémiologiste sur Facebook, alors je ne vais pas non plus m’avancer, mais disons qu’à voir comment le marché a disjoncté hier, ça a l’air d’être plutôt une bonne nouvelle. […] Quoi qu’il en soit, je peux dire que ça fait près de trente ans que je fais «ce métier» et je dois dire que là, tout de suite, j’aurais de la peine à décrire ce à quoi je viens d’assister. Cette année est complètement débile et visiblement, je ne suis même pas sûr qu’elle [ait] fini de nous surprendre.»

Alors, «Tout est sage dans le village / Le lion est mort ce soir / Plus de rage, plus de carnage»…


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