Éditorial

Philanthropie, la dernière utopie

Derrière l’explosion de l’industrie du don, une nouvelle éthique de la responsabilité se dessine. Elle place le Bien au cœur du modèle d’affaires capitaliste 

Ils sont riches, mais ils donnent. On ne sait pas combien, mais ils font le bien. Jusqu’à quel point? La philanthropie, ce monde encore un peu opaque, vient de prendre une douche froide. Cet été 2017, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a recalculé la part des dons privés dans l’aide au développement. Elle est arrivée à 7,8 milliards de dollars par an, contre 60 milliards estimés jusque-là. Les gouvernements donnent bien davantage: 143 milliards en 2016.

Les philanthropes se défendent: ce n’est pas la quantité qui compte, mais la qualité. Laquelle, dans ce milieu, est synonyme d’impact, ce mantra que l’on calcule désormais aussi précisément que les premiers dollars d’une fortune en train d’être bâtie.

Ce qui compte, c’est aussi l’innovation. Peu de secteurs ont connu autant de nouvelles idées, de nouveaux outils, ces dernières années. A commencer par la notion de don. Faut-il donner, au risque de créer une dépendance, un déséquilibre? Ou faut-il plutôt investir dans des projets bienfaisants mais rémunérateurs, afin de récupérer sa mise et l’utiliser ailleurs? «L’essence de la philanthropie, c’est d’améliorer la vie des autres, par quelque mécanisme que ce soit», estime le milliardaire irano-franco-américain Pierre Omidyar. Lui-même a investi autant qu’il a donné, plus d’un milliard de dollars en tout. De fait, cette approche capitaliste, l’impact investing, rivalise désormais avec la charité, sans l’avoir encore fait disparaître.

Le «business model» du bien

En filigrane se dessine une nouvelle éthique de la responsabilité. Dans laquelle le riche, le donateur, ne peut plus accumuler les gains en causant des dégâts collatéraux qu’il compensera accessoirement par quelques écoles et dispensaires. Il lui faut désormais intégrer le bien au cœur de son business model. Quant au démuni, le récipiendaire, il ne peut plus se satisfaire de sa situation d’assisté. Dans le langage des nouveaux philanthropes, il est voué à s’émanciper: ce n’est plus de l’aide qu’il reçoit, mais des «opportunités». De même, beaucoup de projets sont voués à s’autonomiser, sans argent extérieur.

Comme s’il n’y avait bientôt plus de finance que solidaire, d’entreprises que sociales et de pauvres que provisoires. Utopie que tout cela? Oui, justement, la philanthropie est l’un des derniers refuges de l’utopie humaine, et mérite à ce titre que l’on s’y attarde. Qu’on la comprenne, qu’on la questionne. C’est tout le propos de la journée que lui consacrent à Genève Le Monde et Le Temps, avec l’Institut de hautes études internationales et du développement.

En attendant un avenir où la philanthropie, par ses succès, aura elle-même supprimé sa raison d’être, le combat continue. A commencer par celui consistant à convaincre davantage de riches de s’intéresser au reste du monde. En 2010, Bill Gates lançait le «Giving Pledge», cet engagement à donner, de son vivant, la moitié de sa fortune. Il y a 2043 milliardaires sur terre, mais seuls 170 l’ont signé, dont pas un seul Français. Prudent, Bill Gates estime, dans un entretien récent donné au Monde et au Temps, qu’il doit «encore améliorer la qualité de [son] plaidoyer» et que, dans certains pays, «le gouvernement joue un rôle si important» que cela n’encourage pas la mobilisation des privés.

Il n’empêche, la créativité, la générosité et la puissance financière des philanthropes sont aujourd’hui plus nécessaires que jamais pour rééquilibrer une planète en plein désarroi.

Repenser la philanthropie

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