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L'écrivain Philip Roth en mars 1993.
© AP PHOTO/JOE TABBACCA

états-unis

Philip Roth, sa guerre contre Wikipédia

L’écrivain américain décédé à l’âge de 85 ans a longuement contesté la notice anglaise de son livre «The Humain Stain». La polémique illustre la relation parfois délicate entre les auteurs et l’encyclopédie libre

Philip Roth contre Wikipédia. Entre l’écrivain américain décédé ce mardi à l’âge de 85 ans et l’encyclopédie en ligne, les relations ont longtemps été conflictuelles. Les hostilités démarrent à l’automne 2012. Motif du grief: la notice anglaise de son ouvrage The Humain Stain publié en 2000. Wikipédia y relaye l’analyse du critique littéraire Charles Taylor, pour qui le héros du livre de Philip Roth, Coleman Silk, s’inspire d’une personnalité réelle: le romancier Anatole Broyard.

«Complètement faux!» s’insurge Philip Roth, qui contacte personnellement Wikipédia afin de corriger cette mention. La réponse de l’éditeur britannique met le feu aux poudres: «Je comprends votre point de vue, en tant qu’auteur, vous pensez être le mieux placé pour qualifier votre travail, mais nous avons besoin de sources secondaires.» Ainsi vont les règles de l’encyclopédie libre et collaborative: les modérateurs n’acceptent de modifications que si des sources secondaires corroborent la source primaire. 

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«Grave inexactitude»

En désespoir de cause, Philip Roth publie une «lettre ouverte» à Wikipédia dans le New Yorker du 7 septembre 2012. Alors que l’encyclopédie lui reproche de ne pas être une «source crédible», l’écrivain entame sa missive par le désormais célèbre «Je suis Philip Roth». Il y dénonce une «grave inexactitude»: «Cet article est apparu dans Wikipédia non pas à partir du monde de la vérité, mais du babillage des ragots littéraires – il n’y a pas de vérité du tout.» Il y détaille également les origines du personnage de Coleman Silk.

Lire aussi: «Cher Wikipedia», une lettre ouverte de Philip Roth

Après moult tractations et des dizaines de contributeurs sur la page de discussion de l’article, Wikipédia laisse la mention de l’analyse de Charles Taylor, tout en précisant que Philip Roth la conteste. Amer, le géant de la littérature américaine gardera le sentiment d’avoir été spolié, atteint dans sa fibre créative. Le site Theconversation.com le rappelle dans un article retraçant toute l’affaire.

Pour le blogueur Léo Besna, la polémique illustre le «double mur d’incompréhension» entre Philip Roth et les modérateurs de Wikipédia. «D’un côté, celle de l'auteur à l’encontre des règles de Wikipédia et de leur esprit, puis celle des modérateurs, tant le bien-fondé desdites règles leur est évident», écrit-il sur son blog en septembre 2012.

«Nouveau régime de vérité»

Jean-Michel Salaun, professeur en science de l’information, se montrera plus sévère: «Il s’agit bien d’une démonstration par l’absurde du nouveau régime de vérité représenté par Wikipédia, estime-t-il dans un post de blog. Il est, en effet, absurde de considérer qu’un auteur ne soit pas la meilleure source pour éclairer son inspiration, mais, en même temps, la règle défendue par l’encyclopédie est sa garantie contre des intrusions intempestives non contrôlables.»

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Au-delà de la dimension référentielle, l’affrontement met en lumière le travail délicat de l’interprétation. Un auteur peut-il reprocher aux critiques de voir dans son œuvre l’une ou l’autre dimension qu’il n’a pas souhaité souligner ou qu’il a créée à son insu? Wikipédia est-il en droit de relayer les différents points de vue vérifiables, conformément à sa ligne de conduite, quitte à froisser l’écrivain en question?

L’œuvre échappe à l’auteur

La réponse est oui, à double titre. Si la sensibilité d’un auteur est légitime, la nécessité de diversifier les sources l’est tout autant. Une œuvre publiée échappe à son auteur, c’est un fait. Elle génère des échos, ouvre des perspectives, tisse des liens et suscite même des surprises. Certaines sont parfois plus belles que d’autres.

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