Parmi les signes les plus évidents de la décrépitude d'un système politique figure la tendance à se défausser vilement sur des subalternes de manquements dont en réalité on est soi-même responsable. Ce mécanisme lâche et pusillanime, auquel recourent les hommes politiques sans imagination lorsque la panique les envahit face à une situation de crise, suscite une répulsion légitime, et les commentateurs américains – qui en ont connu de nombreux exemples eux aussi – l'ont malicieusement surnommé «RSD», ce qui signifie «rolling the shit downhill», soit littéralement «faire rouler la m… dans le sens de la pente», pour qu'elle aille ainsi souiller les escarpins de ceux que le hasard ou la malchance ont placés à l'étage inférieur.

Ce procédé, dont la veulerie n'a pas à être soulignée, s'avère d'autant plus aisé que sa victime est un militaire. L'officier supérieur, en effet, issu d'une tradition d'obéissance aux ordres reçus et de discipline sans faille, est particulièrement vulnérable à ce genre de basses manœuvres. L'ignoble lynchage auquel le Conseil fédéral soumet le divisionnaire Peter Regli, homme d'honneur et officier intègre, restera dans les mémoires comme un des exemples les plus abjects qui se puissent imaginer.

Regli, présenté à loisir comme une sorte de Gnafron du théâtre guignol, hagard et incapable de contrôler ses subordonnés, voire complice d'un escroc, m'est au contraire décrit de bonne source comme un officier rigoureux, compétent, polyglotte, qui a fait de son mieux face à une mission rendue impossible par les atermoiements de ses supérieurs politiques successifs, Kaspar Villiger et Adolf Ogi.

Le militaire de carrière sert sans états d'âme un Etat dont il ne juge pas les ordres: il les exécute. C'est particulièrement vrai pour le corps des officiers suisses: notre démocratie n'ayant pas le visage repoussant d'autres Etats, il n'est pas désagréable de lui faire allégeance, et nos officiers sont imbus de l'exemple américain, qu'ils admirent en secret, jusqu'à l'idolâtrer parfois, y compris dans l'image d'Epinal d'un président – le Conseil fédéral dans notre système –, chef suprême des forces militaires. Ainsi, lorsque, au plus fort de la crise du Watergate de 1974, le ministre de la Justice Elliott Richardson se refusait à limoger le procureur spécial dont Richard Nixon voulait se débarrasser, le général Haig, chef du secrétariat de Nixon, retrouvant le langage de West Point, se mit à hurler au téléphone: «Your Commander in chief has given you an order!» Richardson lui rappela qu'il n'était pas son subordonné et fit ce qu'il voulait. Nixon quitta la Maison-Blanche peu après.

Pour des officiers de la trempe de Regli, lorsque le Conseil fédéral ordonne, on exécute et on se tait. Selon l'ancienne formule française, «la discipline étant la force principale des armées, il importe que tout chef obtienne de ses subordonnés une obéissance prompte et sans réplique». Y compris s'il doit pour cela s'exposer à l'opprobre public, être mis au pilori et sacrifier sa carrière future ou présente. Pour un officier supérieur, formé depuis vingt ans ou plus à sacrifier sa vie au service du pays s'il le faut, il est presque normal d'affronter le martyre qu'il subit actuellement pour protéger ces «chefs» qu'il a fait le serment de servir loyalement.

Regli n'est pas un imbécile: il sait très bien que «Dölfi» Ogi et ses conseillers en communication – pris de panique à l'idée du pétard politique que le SonntagsBlick allumait dimanche dernier – l'utilisent comme brebis sacrificielle selon l'adage «RSD». Il l'accepte. Il souffre en silence, ou à peu près, et c'est avec mille égards encore pour les «chefs» qu'il laissait entendre mardi soir à la télévision alémanique, dans un dialecte savoureux, qu'un service de renseignements sans mission claire, à qui l'autorité politique est incapable de fixer un rôle, des moyens et des objectifs, se trouvera forcément exposé à des déboires de ce genre. Il n'est pire faute politique que de laisser une hiérarchie militaire sans instructions précises. Une structure faite pour exécuter des ordres clairs mais qui n'en reçoit pas est la proie rêvée des comploteurs ou des escrocs de toutes sortes. La responsabilité en incombe à ceux qui n'ont pas voulu commander.

Tétanisés par la fin de la guerre froide, incapables à la fois de fermer une officine de renseignements dont ils auraient conclu qu'elle ne servait à rien ou de lui donner une nouvelle mission précise, dont il faudrait alors assumer le risque politique, les «chefs» successifs se sont réfugiés dans l'abstention et la veulerie. Nous en payons aujourd'hui le prix.

Regli, son visage de baroudeur débonnaire, sa silhouette gardée svelte par quelque discipline rigoureuse malgré la cinquantaine et sa moustache de grognard sont dans la plus belle tradition militaire de ce pays. Les grenadiers suisses de la Berezina, qui se firent tuer pour que les débris de la Grande Armée puissent franchir le fleuve, les engagés volontaires de 1914 au service de la France, héros souvent alémaniques de Verdun ou du chemin des Dames, les sergents genevois et vaudois des Brigades internationales de la guerre d'Espagne, les centurions d'une légion dont seul le caprice de Louis Philippe voulut qu'on l'appelât Légion étrangère tant il paraissait évident qu'elle fût la Légion suisse, ces siècles de dévouement, de discipline, de sacrifice, de courage et d'honneur, voilà les ancêtres de Regli.

En cette fin de millénaire, il faudra donc que nous buvions la coupe jusqu'à la lie. Que ce pays, tout ébranlé encore par la découverte des complaisances qu'une partie de ses autorités eurent pour les nazis et leurs piastres, assiste maintenant à la honteuse débandade de «chefs» qui vouent sans hésiter aux gémonies un serviteur loyal, comptant bien que les médias et l'opinion publique oublieront ainsi l'accablante responsabilité qu'ils encourent devant l'histoire. Il ne tient qu'à nous que cet ignoble calcul soit déjoué.

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