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Alain Finkielkraut, procureur inlassable des dérives musulmanes.    
© Photo: JOEL SAGET

En tête

Philosophes contre prolétaires

Antisémitisme, banlieues… Au fil des manifestes et des pétitions, on mesure l’insoutenable légèreté de l’intelligentsia française

Cinquante ans après: sous les pavés éditoriaux, la plèbe. La France se paie de mots, et sa monnaie se nomme «pétitions et rapports». Les deux dernières productions de papier dénonce un nouvel antisémitisme, pour la première, et dévoile le délitement des quartiers populaires, pour la seconde. La collision entre ces deux paroles révèle la plus aveuglantes des fractures françaises.

Onze juifs ont été assassinés dans le pays depuis 2006, la plupart par des terroristes se réclamant d’Al-Qaida ou de l’Etat islamique. Dans trop de silence? Les centaines d’hommes et de femmes politiques et d’intellectuels qui viennent de signer le Manifeste contre le nouvel antisémitisme le pensent, mais leur inquiétude va au-delà: ils parlent de banlieues que les juifs quittent, chassés par «une épuration ethnique à bas bruit», ils dénoncent une tolérance complice qui «transforme les bourreaux des juifs en victimes de la société», et ils désignent un coupable: l’islamisme radical, et en fait l’islam puisqu’ils somment les musulmans d’amender le Coran pour en expurger les versets hostiles aux juifs, aux chrétiens et aux incroyants. Et ils exigent une réaction «avant que la France ne soit plus la France».

Le rapport sur les quartiers populaires a été demandé par Emmanuel Macron à Jean-Louis Borloo, qui fut naguère ministre chargé de la rénovation urbaine. C’est un réquisitoire implacable. Après le soulèvement qui avait ravagé en 2005 un grand nombre de cités périphériques, rien n’a été fait, dit Jean-Louis Borloo, sauf des mots. Des barres ont été remplacées par des immeubles moins lugubres, mais tous les services publics, dans ces quartiers, sont sous-équipés ou en déshérence. Cinq cent mille jeunes, dit-il dans un entretien au Monde, sont bras croisés au bas des tours, un quart de la jeunesse est à l’arrêt. L’illettrisme est plus répandu en France que dans tous les autres pays de l’OCDE. Il demande une mobilisation.

Terrifiante légèreté générale

Ce n’est pas le programme des signataires du Manifeste, qui commentent parfois en ricanant la «bienpensance» du texte de Borloo. Il y a parmi eux Bernard-Henri Lévy, Pascal Bruckner, Laurent Bouvet, et bien sûr Alain Finkielkraut, désormais premier procureur des dérives musulmanes.

Mais tous les intellectuels publics n’ont pas signé. Régis Debray, par exemple, a refusé, et il s’en expliquait l’autre matin à la radio. «On ne fait pas, dit-il, avancer une cause juste – la lutte contre l’antisémitisme – en fomentant une autre sorte de haine, la lutte contre l’islam, globalement considéré. Le musulman n’est pas l’ennemi, il n’y a pas de responsabilité collective.» Comme on l’interrogeait davantage sur ses engagements passés, Régis Debray, sur le mode désabusé qui est maintenant sa marque, a ajouté ceci: «J’ai tenté de prendre le parti des pauvres, mais j’ai constaté que les riches ont gagné la lutte des classes. Il ne faut pas s’évertuer à courir après l’impossible…»

Ce sarcasme fait sourire, mais sous le panache littéraire, il démontre une terrifiante légèreté générale.

La société française a laissé s’organiser, se coaguler, un entre-soi de la pauvreté dans ce qu’on appelle aujourd’hui «les quartiers»

Lévy, Bruckner, Finkielkraut sont tous des enfants de Mai 68, et ils ont tous plus ou moins flirté avec le maoïsme et associés. Régis Debray aurait pu en être s’il n’avait pas dû contempler la fiesta de loin, de sa prison bolivienne. Ils avaient tous, en effet, une passion pour les pauvres, les prolétaires. Ils n’avaient pas assez de tous leurs petits bras pour soutenir les exploités et les dominés – au Vietnam, au Bangladesh, en Afrique, dans les Andes. Mais ils ne voyaient pas ce qui aurait dû leur crever les yeux.

La France a hérité de son expansion et de son repli colonial un flux régulier d’immigrés, attirés par le travail, amenés pas des recruteurs, autorisés par regroupement familial, séduits par une communauté linguistique. Au fil des décennies, dans un aveuglement durable, la société française a laissé s’organiser, se coaguler, un entre-soi de la pauvreté dans ce qu’on appelle aujourd’hui «les quartiers». Marginalisation par négligence d’un côté, marginalisation forcée de l’autre, où se développent des solidarités communautaires nécessaires dans un mode de vie rude: chacun sait bien qu’avec une peau foncée ou noire, un nom qui sent l’Afrique ou l’Arabe, les obstacles sur le chemin sont plus nombreux.

La part de la France

Bien sûr, il y a en France beaucoup d’exemples d’intégration réussie, mais ils n’effacent pas une réalité massive. Les conditions que décrit Jean-Louis Borloo étaient pires autrefois. La relégation, dans ses zones, le sous-emploi, ont naturellement stimulé une économie grise, la débrouille, le commerce des drogues illégales, une petite criminalité, une grande.

En même temps, l’attachement au pays d’origine s’est renforcé plutôt qu’estompé, avec tout ce qu’a charrié l’histoire qui se faisait. La France soutenait là-bas, par réalisme froid ou par intérêt, des autocrates corrompus contre lesquels s’organisaient des résistances qui sont peu à peu revenues aux racines religieuses, et avec la violence qu’on sait. Les «quartiers», forcément, étaient solidaires des Palestiniens, et grondaient contre le soutien apporté à la politique d’Israël, dans les faits si ce n’est dans les mots. L’antisémitisme, qui rôde dans toutes les librairies de Damas, Beyrouth, Le Caire, dans les foyers – et dans les discours de Mahmoud Abbas – a aussi pris ce chemin vers la France. Ce n’est pas excusable, comme dirait Manuel Valls, mais c’est explicable, et c’est une fabrication dans laquelle le pays a sa part.

Au bout du compte, il y a un chantier, si longtemps laissé à l’abandon, immense. On pourrait imaginer que le rapport de Jean-Louis Borloo soit lu et que sa mise en œuvre devienne une grande cause nationale, urgente, vitale. Ce n’est pas ce qui se dessine. Alain Finkielkraut, dans un entretien radiophonique avec Elisabeth Lévy, pense que la France a déjà été trop bonne avec ces banlieues peuplées d’immigrés qui sont devenus Français pour la plupart. «Nous sommes la première civilisation, dit-il, à s’être ruinée pour financer son propre anéantissement.» Traduction: le pays est trop généreux avec ces musulmans qui veulent nous submerger et nous tuer (comme dit le Manifeste). Si ce n’est pas du racisme le plus cru, les mots n’ont plus de sens.

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