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De Pie XII à François, l’impossibilité chronique de désigner les assassins

Eugenio Pacelli était resté trop discret sur l’extermination des juifs. Reprochera-t-on demain au pape François son silence sur la destruction des communautés chrétiennes d’Orient? Par Dominique de la Barre

De 1942 à 2014, l’échec répété des papes à désigner les assassins

A première vue, Pie XII et le pape François présentent peu de traits communs. Le premier affiche une figure élancée d’aristocrate, le second, d’origine modeste, une physionomie rondouillarde; l’un fait une carrière brillante au sein de la curie, tandis que l’autre se révélera un évêque de proximité; là où Pie XII adopte une attitude hiératique, François fait appel à un langage simple, voire familier. Pourtant, à septante ans de distance, un point les réunit, à savoir la difficulté à déterminer la bonne réponse à apporter face à des forces hostiles à l’Eglise comme à l’humanité tout entière.

Eugenio Pacelli est élu pape alors que règne le temps des totalitarismes et des guerres. Bon connaisseur de l’Allemagne pour y avoir vécu dix-sept ans, il devra aborder la question de l’attitude à adopter envers le nazisme et sa conception païenne de l’homme. On a beaucoup reproché à Pie XII ses silences face à la Shoah mais à vrai dire ces silences se font entendre dès l’invasion allemande de la Pologne, pays de tradition catholique, à laquelle fera suite une occupation d’une extrême brutalité, au cours de laquelle six millions de Polonais trouveront la mort, dont trois millions de juifs et trois millions de «gentils». Dès 1939, ceux-ci attendront en vain une condamnation des violences nazies; en majorité catholiques, les Polonais s’attendent à ce que le pape veille en premier lieu sur ses propres ouailles, qu’il réprouve les violences commises par les Allemands, dont environ un quart sont aussi catholiques, et qu’il expose de manière claire ce qui est juste et ce qui ne l’est pas. En vain. Pie XII, alors fraîchement élu, s’en tiendra à une stricte neutralité entre les belligérants et à une diplomatie discrète. Lorsque la réalité de la Shoah deviendra claire, Pie XII sera pressé de toutes parts d’élever la voix en public contre ce qui apparaît de plus en plus nettement comme une extermination systématique des juifs d’Europe. En 1942, à l’occasion du message radiodiffusé de Noël, le pape prononcera la phrase suivante: «Ce vœu [de mettre fin à la guerre], l’humanité le doit à des centaines de milliers de personnes qui, sans aucune faute de leur part, par le seul fait de leur nationalité ou de leur race, sont vouées à la mort ou à une progressive disparition.»

Si Pie XII pense s’être exprimé avec toute la clarté et la fermeté que lui accordaient les circonstances, on ne peut que mesurer aujourd’hui le décalage par rapport à la réalité: outre le nombre cité, des centaines de milliers plutôt que des millions, il n’y est surtout fait aucune mention ni des juifs ni des nazis. A partir de la fin 1943, les efforts personnels entrepris par le pape pour venir en aide à la communauté juive de Rome, notamment en ordonnant que les couvents y abritent les juifs poursuivis par les SS, se révéleront eux aussi en décalage par rapport à son attitude publique de prudence et de réserve.

Septante ans plus tard, voilà le pape François confronté entre autres à la destruction des communautés chrétiennes du Proche-Orient […]. Le 23 septembre dernier, le cardinal Pietro Parolin, secrétaire d’Etat, s’exprimait à ce propos à la tribune des Nations unies à New York en ces termes: «Je désire rappeler les paroles de Sa Sainteté adressées au secrétaire général au début du mois d’août: «C’est le cœur lourd et empli d’angoisse que j’ai suivi les événements dramatiques de ces derniers jours dans le nord de l’Irak», en évoquant les larmes, les souffrances et les cris implorants de désespoir des chrétiens et des autres minorités religieuses de [cette] bien-aimée terre.»

Si le pape François affectionne les petits gestes de bienveillance, un coup de téléphone impromptu, le lavement des pieds d’un détenu de confession musulmane à l’occasion du Jeudi-Saint, il hésite à s’aventurer à découvert sur le terrain de la confrontation avec les dérives violentes de l’islam. Pas plus que le message de Noël de Pie XII ne mentionnait les nazis, ni la lettre du pape au secrétaire général, ni l’allocution de Parolin n’évoquent un terrorisme qui se réclame de l’islam; tout au plus le pape François se contente-t-il de faire allusion à des «événements dramatiques», un euphémisme dès lors qu’il s’agit de massacres et d’expulsions. Tout récemment à l’occasion de son voyage en Turquie, le pape François dénonçait certes la violence terroriste mais sans désigner ni sa nature ni son origine. Pourtant c’est au nom de l’idéologie nazie que les juifs furent exterminés, tandis que c’est au nom d’une dérive radicale du sunnisme que les partisans de l’Etat islamique tuent, extorquent et font fuir chrétiens, Yézidis et chiites. En public, le pape François se garde d’élever trop haut la voix contre ceux qui brûlent des églises, comme autrefois on mettait le feu aux synagogues, ou même contre ceux qui nient la liberté de conscience et condamnent à mort des convertis sous prétexte d’apostasie. Comme les Polonais en 1939, les chrétiens d’Orient et d’Afrique espèrent toujours que le pape s’exprime clairement et vigoureusement en leur faveur et dénonce l’injustice qui leur est faite par ceux qui prônent une conception de l’islam où la violence à leur encontre trouve sa justification. Pire encore, l’attentat suicide perpétré ces jours-ci à la mosquée de Kano au Nigeria en réponse à l’appel lancé par l’émir du lieu à prendre les armes contre le groupe terroriste islamiste Boko Haram illustre le dilemme auquel le pape François est confronté, comme avant lui Pie XII et avant lui encore Hamlet et comme désormais l’émir de Kano: s’armer pour mettre un frein à une marée de douleurs ou au contraire les endurer avec noblesse?

Pourtant, en septembre 2006, à l’occasion du désormais célèbre discours de Ratisbonne, Benoît XVI s’y était risqué et revendiquait l’importance essentielle du dialogue de la foi et de la raison. Citant une controverse entre un empereur byzantin du XIVe siècle, Manuel II Paléologue, et son interlocuteur persan, Benoît XVI soulignait la phrase décisive de l’argumentation de l’empereur: «Ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu.» Dans l’esprit de Benoît XVI, lorsque se rompt ce lien entre foi et raison c’est alors que se développe une pathologie de la religion, qui mène alors à une violence, dont l’«Etat» islamique fournit aujour­d’hui la toute dernière manifestation.

C’est ainsi qu’on voit apparaître un certain nombre de paradoxes: tout d’abord la presse libérale qui autrefois s’en prenait à Benoît XVI, pape réputé conservateur, mais qui avait défendu avec vigueur l’héritage des Lumières, se révèle aujour­d’hui indulgente à l’égard du pape François, réputé libéral, et qui passe ce même héritage sous silence; le discours de Ratisbonne ensuite qui avait certes suscité une vive polémique mais qui avait aussi amené 38 puis 138 personnalités musulmanes à adresser au pape comme à d’autres dignitaires chrétiens, pour la toute première fois à l’initiative du monde de l’islam, une lettre ouverte en vue d’établir un dialogue entre chrétiens et musulmans; enfin, et ce n’est pas le moindre de ces paradoxes, voilà le dernier pape d’avant le concile et le premier pape d’outre-mer confrontés, dans l’exercice solitaire de leur ministère, aux mêmes dilemmes politiques: quelle attitude adopter?

Pour Pie XII, fallait-il ou non élever la voix contre le nazisme au risque de mettre davantage en péril non seulement les juifs persécutés mais aussi les catholiques de Pologne, d’Allemagne et d’ailleurs? Pour le pape François, convient-il de dénoncer de façon explicite la dérive violente de l’islamisme en vue de préserver de la destruction les communautés chrétiennes du Proche-Orient ou au contraire risquerait-il de provoquer un embrasement du Maghreb à l’Indonésie? To be or not to be.

Employé dans un groupe financier de la place de Genève et essayiste

Lors de son voyage en Turquie, François a dénoncé le terrorisme sans désigner sa nature ni son origine

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