Le Conseil national a rejeté l'initiative «Pour la protection de la vie et de l'environnement, contre les manipulations génétiques» par 117 voix contre 36 et 21 abstentions. Le groupe socialiste compte 58 membres. Si l'on sait qu'on trouve dans les «non» une douzaine de voix écologistes et diverses, force est de constater que le PSS est pour le moins divisé sur cet important objet; les partisans de la triple interdiction** sur laquelle le peuple et les cantons se prononceront le 7 juin prochain sont toutefois incontestablement plus nombreux, notamment en Suisse alémanique. On peut encore relever que le rejet du Conseil des Etats, qui compte cinq députés socialistes, a été obtenu par 37 «non» sans avis contraire.

Le débat actuel se caractérise par l'absence de prises de position intermédiaires. Ou l'on est pour, ou l'on est contre. La réalité est pourtant tout autre. Seule certitude, les risques existent bel et bien, et ils sont difficiles à évaluer. En ce sens, le credo monolithique des partis de droite et des milieux économiques a malheureusement escamoté le débat éthique. Le noyau dur des partisans rêve, quant à lui, d'un monde selon Rousseau et n'a aucune confiance dans les mécanismes de réglementation d'un Etat de droit.

On ne regrettera jamais assez que la majorité des Chambres fédérales n'ait pas cru bon d'opposer un contre-projet à cette initiative, de manière à éviter ce que l'on constate aujourd'hui: un débat à coups de gourdin sur un sujet méritant assurément la plus fine des dialectiques. Il n'est peut-être pas inutile de rappeler quelques interdictions fondamentales qui figurent aujourd'hui dans la Constitution fédérale: le clonage humain, toute intervention dans le patrimoine génétique des gamètes et d'embryons humains, tout transfert de patrimoine génétique et germinal non humain dans le patrimoine germinal humain et toute fusion de l'un avec l'autre, le don d'embryons et toutes les formes de maternité de substitution (ne pas confondre avec la procréation médicalement assistée, autorisée à certaines conditions), enfin, le commerce du patrimoine germinal humain et des produits résultant d'embryons.

Quatre raisons de ne pas dire oui à l'initiative

Une société sans risques est un leurre. L'homme a déjà fortement perturbé l'équilibre écologique de la planète avec ses multiples interventions de type traditionnel. Le risque de dérapages du génie génétique n'est pas plus grand. Au contraire, on peut même espérer que les techniques résultant de la recherche fondamentale permettent de «réparer» les erreurs du passé, par exemple en abolissant l'usage de produits chimiques dans l'agriculture ou en permettant la fabrication de plastiques biodégradables.

La guérison de nombreuses maladies, dont le cancer, dépend d'un dépistage précoce. Le génie génétique permettra à terme de mieux comprendre tous les phénomènes liés au patrimoine génétique, de mieux circonscrire les groupes à risques et d'agir très vite, voire préventivement sur le système immunitaire, précisément là où cette technique est la plus performante.

Les risques effectifs n'émanent pas de la technique elle-même, mais découlent des conditions politiques et économiques d'une société donnée. Les monopoles de fait résultant de la globalisation, les monocultures intensives et l'exploitation du tiers monde, l'absence de protection de la personne humaine, de sa sphère intime et de sa personnalité sont des maux de l'humanité qui découlent d'une philosophie universelle de la compétition, et nullement du génie génétique.

Vite, des garde-fous!

Le génie génétique et la biotechnologie sont présents et se développent sur toute la planète. Cette évolution est irréversible, et la Suisse ne peut espérer servir d'exemple à quiconque en interdisant ou en rendant trop difficile la mise en valeur des résultats de la recherche scientifique. Si l'initiative devait être acceptée, irait-on alors jusqu'à interdire l'importation des produits ou médicaments développés à l'étranger?

Pour toutes les personnes de bon sens qui se méfient non pas du génie génétique, mais des abus de cette technologie que peuvent engendrer l'appât du gain, la concurrence effrénée et l'absence de scrupules, le combat se jouera dès le mois de juin au plan de la législation, car on ne peut faire confiance à aucun code moral spontané dans ce domaine, et seule la loi est à même de poser le cadre très strict de l'application de cette technologie.

Il serait en effet naïf de faire confiance à la prétendue éthique sociale de groupes internationaux lancés tête baissée dans une compétition absurde qui crée des dizaines de milliers de chômeurs dans le monde entier.

On ne saurait mieux conclure qu'en citant le savant et philosophe français Albert Jacquard: «Nous venons de vivre, au cours des dernières décennies, un changement radical de notre attitude face à la technique. Pour le philosophe Francis Bacon (XVIIIe siècle), le but de la technique était de réaliser tout ce qui était possible. Pour Albert Einstein, au contraire, «il y a des choses qu'il vaudrait mieux ne pas faire», cri poussé le soir d'Hiroshima. Il s'agit de ne plus considérer les avancées techniques comme constituant automatiquement un progrès. Avant tout, il faut choisir l'usage que nous en faisons.» n

* Conseiller aux Etats fribourgeois

**Extrait du texte de l'initiative (art. 24 decies de la Constitution fédérale):

«Sont interdits:

a. la production, l'acquisition et la remise d'animaux génétiquement modifiés;

b. la dissémination d'organismes génétiquement modifiés;

c. l'octroi de brevets pour des animaux et des plantes génétiquement modifiés ou des parties de ces organismes, pour les procédés utilisés à cet effet et pour les produits en résultant.

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