Chaque jeudi, notre journaliste clôt la newsletter «Comment va la France?» avec le point de vue d’un libéral suisse sur l’Hexagone.

Deux personnages majeurs de la vie des idées sont décédés il y a vingt ans, le 23 janvier 2002, Pierre Bourdieu à 71 ans et Robert Nozick à 63 ans. Tout les oppose. Pierre Bourdieu fut un sociologue français engagé, contre le capitalisme et les rapports de domination, et Robert Nozick, le philosophe américain de l’Etat minimal, auteur d’Anarchie, Etat et Utopie, qualifié de l’un des 100 ouvrages du siècle. Revenons sur leurs pensées respectives.

L’essor du politiquement correct et le «wokisme», à travers son discours sur la «violence symbolique», doivent beaucoup au sociologue Pierre Bourdieu. L’histoire a donné tort au socialiste, au plus tard à la chute du Mur en 1989. Mais ses réflexions sociologiques se sont énormément diffusées et elles rencontrent aujourd’hui un énorme succès.

Le discours sur les discriminations, la défense des minorités et la société inclusive, est omniprésent en politique. David Lisnard, maire de Cannes, et l’historien Christophe de Voogd soulignent, dans la Revue parlementaire, un «véritable paradoxe tocquevillien, alors même qu’elle est sans cesse dénoncée dans le discours, jamais la violence du groupe majoritaire contre les minorités n’a été aussi faible dans l’histoire des sociétés occidentales». Aujourd’hui, le concept de «violence symbolique», «héritage» de Bourdieu, est au cœur de la rhétorique woke. Lisnard et de Voogd ont raison de rappeler que «la jeunesse même de son audience n’est pas plus un gage de vérité qu’elle ne l’était pour le maoïsme des années 1960-1970. Il s’agit encore moins d’un paradigme scientifique, dont cette «théorie» ne remplit aucun des critères que sont le respect des faits, la cohérence du raisonnement et la productivité de l’interprétation.»

Les intellectuels, trop occupés à critiquer le capitalisme, sont pourtant rares à critiquer Pierre Bourdieu, ardent défenseur du mythe du complot capitaliste. Car selon le sociologue, «le libéralisme est impossible sans la complicité de l’Etat et du pouvoir politique».

L’Etat minimal de Robert Nozick

A l’inverse de Pierre Bourdieu, Robert Nozick, professeur à Harvard, n’est plus cité que dans les cercles libéraux. Il est pourtant l’auteur de l’un des 100 plus importants ouvrages du siècle dernier et on lui doit une théorie qui contredit la théorie de la justice de John Rawls, un philosophe faussement classé au sein des libéraux qui défendait les politiques de redistribution.

Ce chantre de l’Etat minimum montre que «toute prétention allant au-delà de la seule protection des droits individuels de propriété acquis sans violence est de nature tyrannique», résument Alain Laurent et Vincent Valentin dans Les Penseurs libéraux. Il en est ainsi en particulier, ajoutent ces derniers, «lorsqu’il s’agit à des fins de redistribution et par le biais de l’impôt de confisquer une partie du produit des heures de travail de certains individus pour l’attribuer à d’autres. Pour Nozick, l’aide forcée aux moins bien lotis décrétée par l’Etat revient ni plus ni moins à rétablir partiellement le «travail forcé». Pourquoi ne pas alors logiquement contraindre les individus oisifs ou frugaux à devoir travailler gratuitement pour la collectivité?»

Les tendances du moment

L’homme, dans l’Etat providence, est aliéné. «Depuis Nozick, il est devenu plus clair que jamais que le libéralisme n’est pas seulement une théorie économique, mais une théorie politique fondée sur le principe de justice, sur une théorie du droit. Les libéraux peuvent enfin s’appuyer sur une œuvre qui ne cantonne plus le libéralisme dans l’efficacité du marché», écrit le professeur Marc Grunert, dans une chronique pour Le Québécois libre.

Vingt ans après leur mort, Pierre Bourdieu imprègne beaucoup plus les esprits que Robert Nozick, ainsi qu’en témoignent les tensions dans les universités et les médias sur les concepts liés aux discriminations. Par contre rien ne permet de supposer que les thèses d’Etat minimum chères à Robert Nozick soient débattues en haut lieu. Qu’il suffise de noter l’enthousiasme, dans les esprits occidentaux, pour le capitalisme d’Etat à la mode chinoise, ou l’augmentation de l’interventionnisme égalitariste et la hausse des impôts. Est-ce une mode passagère?

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