Entre nous, affectueusement, on les a surnommés «les mordus». Ceux de nos lecteurs qui nous écrivent souvent, très souvent, pour certains presque toutes les semaines. Pour critiquer (ou féliciter) Greta Thunberg, pour se plaindre d’une initiative, pour refaire le monde. Ils sont une petite dizaine, uniquement des hommes, plutôt âgés, dont des dénonciateurs inlassables des coquilles et fautes en tout genre, mais aussi des excités persuadés d’avoir la vérité, des solitaires en quête d’écoute, des extrémistes en quête de tribune, et aussi quelques figures juste originales, qui apprécient de donner leur avis. Leurs courriers sont presque toujours très bien écrits, et ils sont aussi presque toujours très polis.

«Des articles, pas des lettres»

«Je suis un créateur, j’ai besoin de m’exprimer», explique Pierre Alain, 75 ans, poète, artiste compositeur, et président de l’Académie romande – il est aussi correspondant de l’Académie française, qui le consulte quand il s’agit de picorer des helvétismes pour son dictionnaire. «Tout peut m’inspirer quand je lis Spinoza ou Voltaire, ou quand je mange une orange, et je me dis que quelqu’un en profitera peut-être. J’avais lu qu’une femme battait son enfant dans le Valais, ça m’avait inspiré un article, peut-être pour qu’elle change.» Nos écriveurs frénétiques n’écrivent pas des lettres mais des articles, dont leurs amis leur parlent, et qu’ils conservent quand ils ont l’heur d’être publiés. Ils ne sont pas tous abonnés au Temps et la plupart du temps envoient aussi leur production à la Tribune de Genève, voire au magazine de la Coop. Pierre Alain a déjà aussi écrit à l’occasion à Mikhaïl Gorbatchev, à Nicolas Sarkozy. «Je n’attends rien en retour de mes lettres. Je propose des messages.» Petite particularité dans le cas de ce chansonnier inscrit à ProLitteris (et qui se produit tous les mardis à Genève*): il touche 2, 3 francs pour chaque lettre publiée, au titre du droit d’auteur.

Autre figure qui nous écrit beaucoup, l’ingénieur architecte Daniel Fortis, 73 ans, bien connu à Genève où il a réhabilité un bon nombre d’immeubles, et dont la retraite est très active. Son premier article concernait le parking Saint-Antoine, en 1999, environ 350 ont suivi depuis, envoyés au Temps dont il est un fidèle abonné, mais aussi à la Tribune de Genève, et à d’autres titres – comme en France à Marianne ou au Figaro. Montage de Timisoara, guerre au Kosovo, mensonges de Trump: Daniel Fortis reconnaît volontiers qu’il peut passer pour complotiste, avec ses messages «sans beaucoup de filtres» où il dénonce souvent «les instrumentalisations, le suivisme, les injustices». «J’écris pour moi, ça me libère», dit-il aussi. Toutes ses notes sont regroupées sur un blog qui lui sert de bibliothèque.

«J'écris par obligation morale intérieure»

Jurek Estreicher aussi est Genevois. Cet informaticien écrit depuis quinze ans au Temps (qu’il lit grâce à son voisin abonné) mais aussi à la Tribune de Genève ou au Matin Dimanche pour commenter les articles qu’il lit, «par obligation morale intérieure, ce n’est pas par fierté individuelle»; d’ailleurs cela irrite sa famille pour qui c’est une perte de temps. S’il s’exprime c’est parce qu’il estime que certaines choses doivent être dites – «J’ai écrit sur cette banane scotchée à un mur qui s’est vendue 120 000 euros». Lire une tribune qui reprend ses idées peut lui suffire, même s'il rêve d’être publié plus souvent. Lui aussi conserve toutes ses archives.

Pour certains «mordus», qui relatent leurs coups de foudre comme leurs coups de gueule, écrire au Temps est comparable à écrire leur journal intime. Quelle place ces plumes trouvent-elles dans notre titre? La suspicion accompagne toujours les écriveurs compulsifs: comment avoir une opinion étayée, pertinente et originale sur tout et tout le temps? La quantité s’oppose le plus souvent à la qualité et à la légitimité. Sans préjuger de la qualité de ces missives, que nous lisons toujours, Le Temps juge sur pièces, au cas par cas. 


* Correction apportée mardi 14 janvier: les «mardis de Pierre Alain, ces tours de chant, ont lieu du 10 mars au 16 juin cette année.