Revue de presse

Pierre Maudet a fait «un choix stratégique insensé», selon les médias

Abasourdis par l’affaire qui touche le surdoué de la politique genevoise, la presse et les réseaux commentent le jeu dangereux du président du Conseil d’Etat. Le scandale déborde largement outre-Versoix

Frédéric Julliard ne pouvait rêver meilleures circonstances pour son entrée en scène comme nouveau rédacteur en chef de la Tribune de Genève. Avec pareil scandale secouant la République – et après la «Tribune d’adieu», jeudi, de son prédécesseur, Pierre Ruetschi – c’est de l’or en barre qu’il récolte comme matière première éditoriale à propos de l’affaire Maudet. Celle-ci s’est en effet singulièrement corsée depuis que le parquet a communiqué qu’il soupçonnait le président du Conseil d’Etat d’avoir menti à propos de son très controversé voyage à Abu Dhabi.

Lire aussi: Les derniers développements du «Temps» sur l’affaire Maudet

«Mais où avait-il la tête», se demande ainsi la «Julie», ce «surdoué de la politique cantonale, l’hyperrationnel Pierre Maudet»? A côté d’une photographie grand format titrée «La faute», l’éditorialiste juge ahurissant que «Pierre Maudet, le chef droit dans ses bottes, l’homme de la loi et de l’ordre» ait pu «mentir comme un arracheur de dents à ses collègues, aux médias et aux Genevois».

Révélée par le quotidien genevois, l’affaire lui «a valu bien des critiques, […] tant le conseiller d’Etat PLR est populaire pour son action et son talent politiques». Mais ce n’était là que «la partie émergée de l’iceberg». Elle «pourrait entacher l’image de la classe politique genevoise et du canton dans son ensemble». On en reste «abasourdi», conclut Julliard. Et les observateurs entrevoient déjà un début de législature avec une élection partielle, tandis que Pierre Ruetschi, justement, s’étrangle et se dit «grugé» sur Twitter:

D’un autre bord politique que le magistrat en mauvaise posture depuis des mois, Le Courrier, lui, parle de «descente aux enfers». Il rappelle toutefois que «la présomption d’innocence prévaut avant d’avancer des conclusions définitives», mais «voit mal comment» Pierre Maudet «pourra se maintenir en place après une telle charge de la justice»: «Si le parlement accepte la levée de son immunité, et aucun élément ne permet d’en douter, il serait difficilement envisageable qu’un conseiller d’Etat faisant l’objet d’une procédure du Ministère public, soupçonné de dissimuler des faits, continue à diriger la police et encore moins le collège gouvernemental.»

Et de poser les questions que tout le monde a en tête: «Démissionnera-t-il? Sera-t-il suspendu de sa charge durant la procédure? L’affaire est loin d’être close. Reste aussi à vérifier si l’attribution, à l’aéroport, d’un marché à Dnata, une entreprise émiratie, peut ou non être reliée au fameux voyage.» Le quotidien se souvient aussi au passage des «tirades indignées de députés de l’Entente bourgeoise contre la démarche prétendument inquisitrice du Grand Conseil au moment de réprouver l’acceptation du luxueux voyage», auquel la TV locale Léman Bleu et le 19h30 de la RTS ont également consacré plusieurs volets:

Le Ministère public genevois suspecte que cette escapade ait été mise sur pied «par des personnes et sociétés actives dans l’immobilier à Genève et qui sont en contact régulier avec Pierre Maudet et son chef de cabinet, qui a quitté ses fonctions fin juin». La RTS a donné le détail de ces accusations dans son Forum radiophonique sur La Première jeudi soir, en plus d’un débat assez animé sur les suites politiques, entre l’avocat PLR Charles Poncet et le député Ensemble à gauche Pierre Bayenet. Sans surprise, c’est le premier des deux qui y a fait le spectacle, non sans quelque condescendance vis-à-vis du second:

Une fois n’est pas coutume, 24 heures a jugé l’affaire suffisamment importante et médiatiquement intéressante pour consacrer sa une et son éditorial du jour à cette actualité «du bout du lac». Le quotidien vaudois ne s’embarrasse d’ailleurs pas d’un conditionnel lié à la fameuse présomption d’innocence, il titre «Pierre Maudet a menti» et utilise le même terme que la Radio alémanique («Erdbeben»): un séisme «d’une magnitude record sur l’échelle de la politique genevoise» – pour éviter peut-être le terme de «genevoiserie»:

«Pour espérer résister au tsunami, Pierre Maudet va devoir se montrer des plus convaincants. […] Les vacances au soleil avec ses proches? C’était en fait un séjour organisé à l’invitation du prince héritier de l’émirat. […] Le mystérieux ami libanais qui aurait réglé la facture? Le Ministère public démonte cette ligne de défense avec une rare limpidité.» Ce que Le Dauphiné libéré qualifie de «coup de théâtre» peut aussi inspirer le Syndicat de la police judiciaire ou quelque Schadenfreude sur les réseaux:

Pourtant, selon Patrick Monay, le chef de la rubrique suisse des quotidiens de Tamedia, le magistrat «aurait pu désamorcer la bombe en admettant avoir reçu ce cadeau de la famille princière. Il aurait alors dû faire face à un feu nourri de questions sur les éventuelles contreparties attendues, mais les conséquences politiques auraient été limitées. Or il semble avoir préféré jouer à quitte ou double. […] Il y a un an, Pierre Maudet visait une place au Conseil fédéral. Devenu président de la Conférence des directeurs cantonaux de justice et police, chroniqueur pour le Blick, le prodige genevois pouvait prétendre à un destin national. Il a pris le risque de tout perdre. Un choix stratégique insensé.»

Antonio Fumagalli, le correspondant en Suisse romande de la Neue Zürcher Zeitung, qui a ses bureaux dans les locaux du Temps à Lausanne, commente aussi: «Pierre Maudet par-ci, Pierre Maudet par-là, Pierre Maudet superstar. Le magistrat PLR […] était considéré comme le plus grand espoir de son parti, même de toute la Suisse romande, dès son plus jeune âge, visant sans cesse les plus hautes fonctions. […] Mais lorsqu’on monte si haut, on peut aussi retomber très bas. Pierre Maudet n’a jamais été aussi proche de l’abîme dans sa carrière politique. […] Sa marge de manœuvre est devenue très étroite, parce que les allégations de la justice sont très claires et détaillées comme rarement.»

A Fribourg, enfin, La Liberté estime que «Pierre Maudet a visiblement sous-estimé la dernière haie sur laquelle il vient de trébucher. […] Même s’il devait se sortir de cette épreuve avec un casier vierge, sa crédibilité publique, quant à elle, se trouve désormais durablement entachée.» Pénalement, il «ne risque sans doute pas grand-chose, sachant que le mensonge, s’il est avéré, n’a rien d’un délit. Il saperait en revanche la confiance des citoyens dans un élu qui, bien qu’il ne puisse pas être destitué, serait alors invité à tirer lui-même les conséquences – autrement dit à partir, en homme d’Etat, sous peine de pourrir la législature qui vient à peine de commencer.»

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