Ma semaine suisse

Piketty et les bas salaires

«Un pays fort a besoin de salaires justes», nous dit la gauche à l’origine de l’initiative pour introduire un salaire minimum. La proposition des syndicats s’est fortifiée dans l’écume du débat sur les salaires exorbitants des managers des sociétés cotées en bourse. Les rémunérations à plusieurs millions versées à quelques poignées de dirigeants sont logiquement perçues comme injustes: les bénéficiaires profitent de leur pouvoir pour fixer eux-mêmes leur salaire, le plus souvent sans lien réel avec leur productivité individuelle, laquelle est difficile à déterminer dans les grands groupes agissant à l’échelle mondiale. Mais est-ce au citoyen d’intervenir par son vote sur le marché du travail pour dire quel salaire est «juste» pour les 10% des travailleurs les moins qualifiés? Certainement pas.

Les pays qui ont fait artificiellement grimper les salaires ont plutôt récolté de l’inflation, des coûts salariaux non compétitifs et des délocalisations, donc du chômage. A l’inverse, la tradition helvétique – allemande aussi – de laisser aux acteurs économiques la responsabilité de négocier ce qu’ils jugent approprié pour garantir des conditions favorables aux entreprises a fait ses preuves.

En Suisse, l’Etat a un rôle d’arbitre du marché du travail. Il gagnerait en crédibilité s’il l’assumait de manière ambitieuse. En s’engageant davantage pour étendre le champ d’application des accords tarifaires, ou pour mieux contrôler l’application des CCT et sanctionner plus sévèrement les moutons noirs qui violent les règles établies.

Qui touche combien? Comment les fruits du travail se répartissent-ils? La discussion sur ce sujet inépuisable est relancée par le livre de l’économiste français Thomas Piketty, Le Capital au XXI siècle (Seuil). La parution en anglais de ce pavé sur les inégalités provoque une déflagration aux Etats-Unis. Pas surprenant puisque, dans le monde développé, c’est le pays où les inégalités se sont le plus creusées ces trente dernières années et celui où la concentration d’hyper-richesse s’est le plus renforcée. C’est aussi le pays où le mode de fixation de la rémunération des managers a échappé à tout contrôle, ce qui a permis une surenchère délirante.

En 2012, le 1% des Américains obtenant les plus hauts revenus concentrait 22,5% du revenu national et 40% du patrimoine national, du jamais-vu depuis 70 ans. En comparaison, la Suisse compte, avec les pays scandinaves, parmi les pays où la répartition de la richesse est la moins inégalitaire tout en restant stable. Le 1% des Suisses les plus payés concentre aujourd’hui un peu plus de 10% du revenu national, contre un taux stable de 8,5% lors des décennies 80 et 90. Petit bémol: comme aux Etats-Unis, on assiste en Suisse à une récente explosion, mais d’une intensité moindre, de l’hyper-richesse aux mains d’une infime fraction de la population. La part du revenu national détenue par le 0,1% des contribuables les plus riches a passé de 2,9% en 1981 à 4,2% en 2013. Aux Etats-Unis, ce ratio atteint désormais 9%.

Forçat des statistiques, Piketty a établi que le rendement du capital et de la fortune investie est, sur la longue durée, deux ou trois fois plus élevé que la croissance de la production. L’économiste marque des points en alignant les chiffres documentant sa thèse, et le résultat qui en découle: les riches deviennent toujours plus riches et les inégalités se creusent.

Piketty préconise de s’attaquer aux inégalités par le haut: imposer fortement les grands patrimoines, à l’échelle mondiale pour éviter l’évaporation des capitaux. Une «utopie utile», dit-il lui-même, bien conscient que la faisabilité de son remède est faible à nulle.

Si l’analyse de Piketty est correcte, le meilleur moyen d’enrichir les employés même modestes n’est-il pas une démocratisation du capital? Faire participer tous les travailleurs à la propriété des entreprises, en leur donnant des parts de capital: c’est ce qu’a toujours préconisé en Suisse l’ancien syndicaliste Beat Kappeler. Se fondant sur l’histoire de l’évolution économique, il montre que ce sont les moyens de production, les actions, la création d’entreprises, les fonds de pension réinvestis qui ont permis aux couches sociales inférieures d’élever leur niveau de vie. La gauche européenne, y compris en Suisse, a pourtant depuis longtemps tourné le dos à cette redistribution patrimoniale par le bas. Sans le vouloir, Piketty ouvre des perspectives à explorer.

Si l’analyse de Piketty est correcte, le meilleur moyen d’aider les bas revenus n’est-il pas une démocratisation du capital?

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